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Robert Wise avait tout compris des mécanismes de la peur, et franchement, plus de 40 ans après, son film n'a pas pris une ride, et continue à faire son petit effet. Marrant de voir combien les réalisateurs d'aujourd'hui s'échinent à trouver des façons d'effrayer le public de plus en plus sophistiquées, alors que The Haunting contient avec effronterie toutes les recettes du genre : simplicité, suggestion, finesse de la direction d'acteurs, plus quelques petits effets géniaux, il n'en faut pas plus. Il est bon de revenir parfois aux fondamentaux.

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Wise, sous influence tourneurienne évidente, préfère manipuler l'imagination de son spectateur plutôt que de lui imposer les choses. On ne saura donc pas vraiment si la maison visitée par ce groupe de scientifiques est réellement hantée ; on jouera plutôt sur l'ambiguité des personnages, si bien qu'on peut très bien voir les horreurs qui se déroulent dans le manoir comme des projections fantasmatiques de ses visiteurs. Magnifiques personnages, que Wise prend tout le temps de développer, concentrant le film sur eux pour mieux en évoquer l'étrangeté : un spécialiste du paranormal avide de mettre le doigt sur une découverte surnaturelle ; un jeune con qui rêve d'une publicité pour mieux revendre la maison qui lui appartient ; une brune très trouble qui joue de ses charmes saphiques et prend visiblement plaisir à la peur ; et surtout une télépathe complètement envoûtée, qui devient l'axe central de la trame : tous ont leur raison de vouloir croire à la présence maléfique. Si bien que quand les évènements se produisent, on a plus l'impression que c'est leur inconscient qui les a déclenchés plutôt que la réalité. Les acteurs excellents endossent parfaitement ce double-jeu troublant.

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Le film n'est pas avare en moments purement terrifiants (de grands coups sur une porte, des images quasi-subliminales sur une forme blanche qui traverse l'écran, des face-à-face terribles avec l'au-delà à travers une simple cloison), mais c'est surtout par les moments plus "calmes" que l'on est impressionné. Le discours en voix off d'Eleanor (Julie Harris, hallucinée) montre comment la maison envoûte peu à peu son mental (le titre anglais est d'ailleurs bien plus ambigü que la traduction française), et les scènes tendues entre elle et Theodora (Claire Bloom, fatale) sont plus impressionnantes que les fantômes eux-mêmes. Il est question là-dedans de manipulation mentale entre les êtres, et aussi (et surtout) de solitude, de manque d'amour, de frustration sexuelle. La maison devient une sorte de projection de tous les malheurs intérieurs des personnages, de prolongation physique d'un mal psychologique, Eleanor trouvant au final dans les fantômes et dans la terreur qu'elle éprouve une justification à sa minable vie de vieille fille. A l'instar du Lynch d'Eraserhead, par exemple, le monde torve de Hill House semble représenter l'intérieur d'un cerveau malade, avec ses escaliers branlants, ses coins refoulés (la nursery, comme par hasard), ses endroits glacés, ses pièces dangereuses d'érotisme, ses pans de passé enfouis. Wise utilise magnifiquement son splendide décor baroque pour décupler cette impression, livrant des plans souvent vertigineux et superbement éclairés pour les rendre à la fois inquiétants et profondément intimes.

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Pour le reste, le film n'est pas en reste au niveau des effets : une utilisation de la musique "bruitiste" du meilleur effet (les vents mis en avant, les stridences presque omniprésentes sans ostentation, j'ai souvent cru que les bruits venaient de mon appartement, c'est vous dire mon état) ; des profondeurs de champ impressionnantes, à la Welles, avec ces arrière-plans qui s'estompent ou s'obscurcissent pour mieux mettre en valeur le personnage hanté du premier plan ; un sens de la narration imparable, sur toutes les scènes d'ouverture qui relatent le passé de la maison (823 morts horribles en quelques secondes, presque plus suggérées que réellement montrées) ; et des plongées vertigineuses dans tous les sens, qui font qu'on a peur d'un plafond ou d'une porte simplement parce qu'ils sont agrandis par l'utilisation de longues focales très baroques... On est dans la tradition du film d'épouvante dans les motifs, on y ajoute un côté freudien très précieux, une musique contemporaine, quelques inspirations formelle, et zou, on obtient un vrai film d'horreur à l'ancienne, magnifique et immédiatement classique. Du bonheur.