1508014328_small_1On rend enfin justice au premier film de Spielberg en le sortant aujourd'hui dans une jolie copie sur grand écran : ça permet de se rendre compte qu'esthétiquement, Duel dépasse largement son statut originel de téléfilm. Le talent visuel du bon Steven y éclate à chaque plan, et on est bluffé par la force de composition des images, l'audace des cadres, et l'efficacité de la réalisation. A la télé, on restait accroché à cette trame quasi-abstraite ; au ciné, on constate que dès ses débuts, Spielberg savait mieux que personne créer de l'émotion par la seule inspiration de ses placements de caméra.

Grande satisfaction, donc, que de redécouvrir ce film qui, même s'il a vieilli au niveau esthétique (ah la fameuse photo jaunâtre des films ricains indépendants des 70's, les chemises à carreaux de mon pépé et les voitures rouges rutilantes), reste toujours très troublant. De toute évidence en pleine admiration hitchcockienne, Spielberg fait son Birds à lui, remplaçant les volatiles par une icône beaucoup plus de son époque :un gigantesque truck crasseux qui va harceler sans raison un brave citoyen moyen. Comme chez Hitch, la mort et le danger ne sont pas dicibles, pas explicables : ils frappent au duel_1971_dennis_weaver_pic_2hasard et ne lâchent jamais le morceau, ce qui les rend encore plus effrayants. Spielberg a compris que la vraie horreur de la mort vient de son côté aléatoire, hasardeux, et surtout inéluctable. Duel est souvent d'une magnifique abstraction, travaillant sur une épure totale de sa trame : un homme est poursuivi par un camion qui veut le tuer, point. Il a pourtant le talent de ne pas tomber complètement dans une sorte de théâtre de l'absurde qui l'aurait rangé dans la catégorie des films expérimentaux : la mort est "humaine", pusiqu'on aperçoit le bras ou les bottes de l'assassin ; ce n'est pas la Mort avec un grand M, c'est un homme qui veut tuer... mais sans raison, comme la Mort avec un grand M. Hitch jouait sur "l'alienité" de la mort, pusique c'était la nature elle-même qui se rebellait contre les hommes ; Spielberg, lui, reste dans le thriller concret. Pourtant, sa façon de filmer le camion tueur est fascinante d'étrangeté : il est opaque, inhumain, même si certaines scènes le chargent d'une étonnante personnalité (sa complicité avec les trains, ou la bonne action qu'il entreprend contre toute attente envers un bus scolaire).

duel_1971_dennis_weaver_pic_3Quelques fautes de grammaire, toutefois, entachent un peu le plaisir, ce qui est bien normal pour un cinéaste débutant. Dans sa volonté de livrer coûte que coûte un montage efficace (et il l'est absolument), Spielberg oublie parfois de préciser le regard. On ne sait plus, dans ce chaos d'images, de quel point de vue on se place : est-on "à la place" du héros, regardant le camion depuis sa voiture ? Est-on spectateur de la chose, à distance de l'action ? Ou, grosse erreur, est-on à la place du chauffeur du camion, ce que montrent ces plans (rares) pris depuis celui-ci ? C'est très flou, et c'est dommage. Le fait d'avoir monté une caméra sur le camion est une faute, à mon avis : ça l'humanise, et ça nous met à sa hauteur, alors qu'il est bien plus effrayant de loin, immobile et mystérieux. Ce flou artistique est encore renforcé par l'utilisation de la voix off pour exprimer les pensées du héros. Le film aurait été bien plus efficace s'il n'avait jamais été verbal : la scène superbe où le personnage se demande lequel des cow-boys accoudés au comptoir est son tortionnaire est gachée par cette voix, et la géniale mise en scène est affadie par le fait qu'on entend ce qu'il pense. D'un autre côté la voix off donne à Spielberg l'occasion d'expérimenter une audace assez bluffante : on entend donc notre bonhomme penser dans sa voiture, et quand la caméra entame un zoom arrière, le son s'estompe doucement, comme si la pensée intérieure était concrètement audible.

duelz209Dommage aussi que Spielberg ait choisi de "dramatiser" un peu son histoire, avec une scène inutile de conversation entre le héros et sa femme : à cause d'elle, on retombe dans une narration classique  que tout le reste du film arrive à éviter miraculeusement. Si toutes ces idées semblent mal tenues, il n'en reste pas moins qu'elles sont toujours filmées en maître, Spielberg s'amusant avec finesse des profondeurs de champs, et se renouvelant sans cesse pour faire naître de nouvelles angoisses. Bien sûr c'est du Spielberg, pas Monte Hellman, et on aura donc droit à une fin dans les bornes. Mais malgré ces tendances (déjà) à verser dans le cinéma américain commercial (trouver un passé aux personnages, terminer son film), Duel reste d'un joli courage. Il est en plus super-efficace, visuellement impressionnant et passionnant de bout en bout.