Sans_titreSi Seven Chances a peu de chances de figurer parmi les chefs-d'oeuvre de Buster Keaton, il peut sans problème se ranger dans les grands délires surréalistes. Voilà un objet absolument barré, qui ne devrait pas déplaire à Dali ou à Breton. La trame vaut deux dollars, pourtant : un gars doit hériter de 7 millions, à la seule condition de se marier le jour même. Après avoir essuyé un refus de la part de celle qu'il convoite depuis toujours, il sillonne la ville à la recherche de celle qui voudra bien l'épouser.

Après quelques bobines d'échauffement, où Keaton a un peu de mal à trouver des gags dans ce suspense sentimental assez fade, on passe à la partie fumette de la chose. La ville devient un territoire érotique, où chaque femme peut être abordée frontalement par Keaton, dont les assauts sexuels sont pardonnés par cette espérance de gain financier. On frôle franchement la censure en voyant ces déclarations d'amour expéditives et ces femmes considérées comme des proies : à l'exception d'un ou deux personnages secondaires, le film se vide totalement de présence masculine, comme un fantasme sexuel à peine dissimulé. Un plan sidérant : une église vide qui se remplit peu à peu de centaines de femmes avides de mariage. Il y en a de tous les âges, et de toutes les formes, et on se croirait dans un érotisme démesuré à la Fellini. Keaton envahit littéralement son écran de chair féminine, plaçant délicatement sa petite silhouette d'homme amoureux au centre, comme un contre-point romantique au déchaînement sexuel qui l'entoure.

Ensuite, Keaton nous ressert la course-poursuite effrénée de son brillant court-métrage (Cops), mais en lieu et place des flics, ce sont des femelles hystériques qui le poursuivent. Ca dure 25 minutes bon poids, et c'est une merveille intersidérale de cascades et d'idées visuelles : les hoseven_chancesrdes de candidates au mariage poursuivent le pauvre Buster de tramways en usines, de déserts en avenues, rivalisant d'ingéniosité pour mettre le grapin sur ce bon parti. Le pauvre gars est trimballé par une grue, balancé dans les arbres, s'affale au milieu des ruches et s'agrippe aux voitures en plein mouvement, toujours poursuivi par cette menace qui finit par devenir effrayante : la Femme Célibataire. Jusqu'à un final d'une abstraction totale, d'une poésie étrange et d'une grande force visuelle : Buster qui dévale une montagne avec à ses trousses des énormes rochers. Ce qu'on voit alors concrètement à l'écran : une toute petite silhouette entourée de bulles rondes rebondissant dans tous les sens. On dirait du Dali, je vous dis.

Alors certes, tout ça manque des grandes idées de purs gags qu'on attend chez le cinéaste. Mais c'est d'une telle poésie, et Keaton sait tellement bien utiliser les techniques du cinéma (contrairement à Chaplin, peut-être plus drôle, mais qui fait souvent du théâtre filmé), qu'on ne peut qu'admirer cette oeuvre barrée à la limite de la déviance. A voir comme un film de laboratoire.