vlcsnap_208627La réputation chef-d'oeuvresque de ce film (en France en tout cas) le fait aborder avec beaucoup de précautions par le shangolien de base. On se dit que Jerry Lewis n'est sûrement pas le metteur en scène que tout le monde dit, qu'on va passer un moment légèrement ringard, et sourire gentiment en regardant le temps passer. Eh bien, pas du tout : The Nutty Professor est un film absolument hilarant, et qui plus est réalisé avec de vraies inspirations de mise en scène. On se dit même, en voyant ça, que Jerry Lewis a dû inspirer toute une descendance de comiques télévisuels, et que finalement il fut peut-être un pionnier dans son genre.

Le scénario, qui reprend le thème de Docteur Jekyll et Mister Hyde de Stevenson, renverse très habilement les motifs : en temps normal, Julius Kelp est un homme certes très intelligent, mais absolument laid : bossu, myope, doté d'une dentition et d'une voix impossibles, maladroit et jamais à sa place. Dans ce rôle, Lewis s'en donne à coeur joie. C'est énorme, certes, mais c'est impeccable de timing et de trouvailles visuelles. Le corps de l'acteur, sujet rincipal du film, est renversant de précision dansvlcsnap_216889 les gags. Peut-être inspiré par Tati, Lewis invente une démarche, une façon de poser ses regards et surtout des moments de "décrochage" hilarants qui rendent complètement crédible ce personnage pourtant clownesque. Il y a notamment une scène dont je m'esclaffe encore 24 heures après, où il est censé se tenir bien lors d'un bal étudiant ; mais emporté par la musique, il ne peut s'empêcher d'esquisser de minuscules pas de danse ridicules : Lewis est énorme là-dedans, touchant, très physique et surtout au taquet pour gérer le tempo de ce tout petit gag. Certes, il n'est pas avare en grimaces caricaturales, mais quand c'est fait avec un tel génie, pourquoi s'en plaindre ? La somme de petits détails qu'il ajoute à son personnage pour le rendre encore plus drôle (la montre à gousset qui hurle une musique martiale à chaque fois qu'on l'ouvre, énorme !) contribue à dessiner un être particulièrement attachant.

Quand Kelp avale sa pvlcsnap_270638otion, il devient Buddy Love, icône glamour (ressemblant beaucoup à son pote Dean Martin, à la limite de la méchanceté) insupportable d'auto-satisfaction mais égérie de ces dames. Là aussi, c'est parfait de cynisme : Lewis compose encore une fois un personnage génial (ses chansons, avec ce jeu sur la machoire qui se décroche à chaque syllabe, sa façon de tenir sa clope, la tranquillité de ses gestes). La grande scène, très connue, c'est lors de la première transformation : on pense que Kelp est devenu une sorte de monstre poilu, et la mise en scène retarde au-delà du raisonnable la révélation de Buddy Love. Filmée en caméra subvlcsnap_304278jective, son arrivée dans la boîte de nuit est regardée d'abord par les clients, effarés devant ce visage. Long travelling avant étonnant, suivi d'un radical contre-champ frontal qui révèle la beauté du personnage. C'est d'ailleurs une des grandes qualités du film : Lewis choisit de tout montrer à travers les yeux de Kelp/Love, et le tout regorge de trouvailles dans ce sens : les regards caméra énamourés de la blonde de service (Stella Stevens, mimi comme tout, en remplaçante de Marilyn Monroe), un flash-back où Lewis joue Kelp bébé qui regarde ses parents comme un enfant, et surtout une très marrante scène de gueule de bois, où les sons de la salle de classe sont amplifiés à l'intérieur de la tête du professeur.

vlcsnap_289974Au final, on assiste bel et bien à un concept très complexe au sein de cette comédie échevelée : toute une gamme sur le thème du regard, de sa subjectivité, de son pouvoir de manipulation. La mise en scène accompagne complètement cette thématique passionnante. On sent en plus là-dedans des critiques au tomahawk de quelques valeurs américaines ataviques (le culte du muscle, la vie de campus, les icônes médiatiques), et on se marre comme des baleines. Franchement, que demander de plus ?