Grand amoureux des livres, de la liberté - d'expression et de penser -, François Truffaut avait tout pour être sous le charme du bouquin de Bradbury. Faire un film de science-fiction avec un moindre budget dans les années 60, ça peut sentir un peu le vieillissement prématuré et bien pas du tout (à l'exception, j'en conviens de ces quatre policiers volant, vers la fin, qui se baladent dans le ciel à la recherche de Montag - ouais, on voit le scotch comme on dit). Truffaut, qui a toujours su se méfier de la couleur, prend un soin particulier à soigner les teintes, l'esthétisme de son film, des costumes au mobilier des apparts assez zen, sans jamais chercher à tomber dans l'excès du high-tech à tout crin. Nicolas Roeg, en chef de la photo, est, qui plus est, loin d'être un manchot et le film parvient à passer les années sans avoir à rougir.

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La trame est tout ce qu'il y a de plus simple : un "pompier" habilité à brûler des livres vit paisiblement - bien trop - avec sa potiche de femme. Une discussion avec sa voisine qui sent en lui, sous sa cuirasse et son désenchantement, poindre une réelle idiosyncrasie, l'amène à ouvrir ces fameux livres. Ils se retrouvent alliés dans la rébellion en Sarkoheit. C'est toujours un vrai plaisir de déceler les multiples petites trouvailles du père Truffaut : des plans qu'il monte à l'envers pour montrer que ce monde ne tourne pas rond (les pompiers capables de monter au mât de la caserne sans effort, génialissime, avec un Montag qui, dès qu'il s'ouvre à la littérature, n'est plus capable de faire ce geste automatique et doit emprunter les escaliers), les maisons des fahrenheit_451_movie_image__2_rebelles qui sont condamnés avec des planches clouées en X - une illustration très mignonne de la censure dominante -, ou encore un Montag qui, lorsqu'il reçoit l'ordre de brûler ses propres livres, met le feu d'abord au lit conjugal - la bonne morale bourgeoise en prend pour son grade (en Celsius ou en Fahrenheit) ainsi que sa femme délatrice, desperate housewife avant l'heure - puis à la télé (la haine du petit écran lobotomisateur) avant de s'exécuter. Il y a bien sûr toute l'attention portée à chaque livre (on commence par le Don Quichotte de Cervantes, l'ancêtre des romans, jusqu'au Plexus de Miller en passant par une foultitude d'auteurs (la plupart étant d'ailleurs des romanciers): Balzac, Salinger, Maupassant, Dickens, Cocteau,... ad lib -; l'un des premiers livres que l'on voit brûler est à propos de Jeanne d'Arc ce qui ne manque pas non plus de sel...) et l'on sent à chaque fois tout l'amour du cinéaste pour ces ouvrages qui partent en fumée (le Plexus de Miller qui brûle délicatement, page par page, un plan réellement magnifique). Sa femme, bien propre sur elle, tirée à quatre épingles, sans aucune aspérité, gavée de pilules du matin au soir, est un vrai cauchemar moderne : elle fait table rase du passé (elle a même oublié leur rencontre), même en "temps réel" (elle est incapable de suivre une conversation avec son mari après une phrase), est littéralement hypnotisée par la télé et ses amies sont taillées dans la même crème cosmétique : totalement inconsistantes; quand Montag, provocateur, lit le passage d'un livre, l'une d'elles fond en larmes, avouant qu'elle n'a plus l'habitude des sentiments... Les autres restent de marbre, scandalisées.

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Truffaut tente de doper son montage en zoomant, en cut, sur un personnage qui panique, prend plaisir à jouer avec le feu (essence d'un bleu surnaturel, briquet de poche, lance flamme (l'un qui est même placé sur une grue de caméra ce qui ne manque point d'ironie) notamment lors de la séquence de Palmesque où la bibliothécaire décide de brûler avec ses livres - mais l'enfer, c'est bien les autres dans le cas présent. La toute fin du film, dans les bois, respire la sérénité (on peut y manger des pommes sans se faire exclure de ce paradis littéraire), chaque personne est clairement différenciée ("Bonjour, je me présente, la vie d'Henri Brulard (eheh) de Stendahl") et contraste terriblement avec ces petites zones pavillonnaires construites à l'identique et peuplées d'humains robotisés (le plan large où chacun sort sur le pas de sa porte, à l'unisson, pour tenter de dénoncer Montag en fuite). Bref un film qui continue d'afficher haut et fort, esthétiquement parlant, son originalité, de proclamer la recherche voire la "culture" de la différence et croyez-moi, quand on vit en Chine, cela permet toujours d'arracher un sourire.      

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