Sans_titrePas de doute, on est là dans la grande école hollywoodienne, celle du film noir, des petites pépées faciles et des gros méchants ignobles. Ray trousse une bien jolie variation sur cette partition très cadrée, et parvient haut la main à trouver un style très personnel. D'abord parce que son film est hyper-coloré, alors même qu'il s'inscrit dans la tradition austère des films noirs : incursions régulières de la comédie musicale dans la trame, travail sur les costumes et les décors qui rend magnifiquement hommage au scope, et même petites touches d'humour bienvenues dans ce personnage de grand mafieux un peu dépassé campé par un Lee J.Cobb parfait, on est loin des passages obligés du genre. On découvre d'abord le truand en amoureux éconduit de Lana Turner, pleurant sa mère devant la photo de son idole ; puis on le retrouve tout gaillard dans une réunion de copains ; on ne le prend pas trop au sérieux, jusqu'à ce que subitement il démonte la tête d'un de ses concurrents à coups de queue de billard. Le fait que Ray nous l'ait d'abord présenté comme un clown rend plus forte cette métamorphose inquiétante.

partyGirl2Et puis, Ray est avant tout un cinéaste intello, qui ne pouvait se contenter du simple divertissement. Il charge chacun de ses personnages d'une épaisseur psychologique sombre qui les rend vraiment passionnants : Cyd Charisse, femme fatale lassée des hommes, à qui on ne la fait plus, tout à fait consciente de sa vénalité ; Robert Taylor, avocat agissant aux limites de la légalité, alcoolo, désabusé, tricheur et cynique ; Cobb, ancien leader de son quartier, ancien défenseur du faible, aujourd'hui fatigué de son business et de sa célébrité. Les personnages sont vraiment beaux, et Ray fouille très loin dans la complexité de leurs relations pour dresser un constat peu glorieux des rapports humains : amitiés basées sur la peur et la contrainte, respect qui se perd au moindre évènement, amours basées sur le secret et le non-dit, fierté annulée par la brutalité de la vie. Cette noirceur intérieure est traduite directement, par le corps : Taylor est boiteux, cassé, et il lui faudra se faire opérer pour partyGirl4retrouver une certaine dignité morale ; son amour exclusif pour Charysse, immaculé, est mis en danger par une menace de défiguration au vitriol ; le mafieux retrouvera son passé et son vrai visage en même temps qu'il recevra un jet d'acide dans la tête. Ca pourrait paraître trop direct, manquant de subtilité, mais le cinéma de Ray est pourtant superbement dosé pour faire passer cette symbolique avec beaucoup de finesse. Respectant totalement le cahier des charges du grand spectacle et du suspense, il livre avec Party Girl un solide monument, qui n'oublie pas au passage d'être très émouvant.