Una Giornata Particolare devrait servir de cours de base à toute école de réalisateurs qui se respecte. C'est une sorte de perfection à tous les postes, et j'ai beau être plus ou moins ronchon ces derniers jours, je n'ai pu trouver aucune petite bête à discuter dans ce trésor.

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Le scénario, d'abord, est magnifique d'intelligence : le 8 mai 1938, alors qu'Hitler est accueilli en grande pompe par Mussolini à Rome, deux êtres vont se rencontrer le temps d'une journée, et se découvrir l'un l'autre : Antonietta est une femme sans culture, mère de famille nombreuse, fasciste par habitude, brimée par condition ; Gabriel est un intellectuel homosexuel, conscient de sa déportation proche compte tenu de ses préférences sexuelles. Seuls dans leur immeuble, ils vont se confronter à l'autre, se remettre en question, et vivre un début d'histoire d'amour sur fond de défilé nazi. Scola exploite toutes les pistes de cette splendide histoire. La première partie, toute en non-dits et en pudeur de la part des personnages, est un exemple de subtilité, mêlant un humour bon-enfant à une critique sociale du meilleur effet. Il ne se passe pas grand-chose d'autres que des petits évènements domestiques (un oiseau qui s'envole de sa cage, une lampe cassée, un homme célibataire et une femme triste), et pourtant un flot d'informations passent sur le caractère des personnages. Par petites touches, Scola évoque le flot de frustrations qui constitue la vie de ces deux abandonnés du système, fustigeant aussi bien l'idéologie fasciste que la domination masculine et l'étroitesse du peuple romain de l'époque. C'est bouleversant de simplicité dans la narration, et les larmes pointent déjà.

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Puis le scénario s'emballe, quand les deux personnages passent "de l'autre côté", quand ils reconnaissent leurs espoirs et leur amour. Là, on plonge allègrement dans un mélo sans esclandre ; Scola a en plus le grand talent de conférer à cette deuxième moitié une légèreté de ton en total porte-à-faux vis-à-vis du sujet. Le film se fait grave, tourmenté, mais toujours vivant et enlevé. Les deux acteurs sont plus que géniaux : Sophia Loren joue de son visage avec une grâce magnifique, aussi belle en masque tragique que dans ses moments de rire enfantin ; Mastroianni est bouleversant, subtil comme jamais dans ses petites fuites de regard, dans ses emballements, dans sa maladresse et son désespoir. (A noter également la présence dans les petits rôles d'Alessandra Mussolini, petite-fille de, qui a connu le funeste destin qu'on sait.)

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La mise en scène est à l'unisson, non seulement dans les somptueux gros plans qui trouvent toujours la bonne expression chez ses acteurs, le bon axe de regard, mais aussi et surtout dans les plans larges, qui exploitent ce décor complexe (un immeuble, ses escaliers, ses vis-à-vis, ses cadres de fenêtres) avec un sens parfait de l'espace. Malgré l'ampleur du dispositif, on a l'impression d'un huis-clos, d'une rencontre sur quelques centimètres-carrés. Architecture froide et complexe, profondeurs de champ quasi-abstraites, le sens du cadre est génial. Les mouvements de caméra au sein des appartements sont très larges, d'une rare élégance, cachant ici un acteur pour mieux donner la parole à l'autre, isolant là le couple pour mieux montrer leur solitude au sein de la foule.

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Le travail sur le son est tout aussi bluffant : pendant toute cette histoire, Scola laisse entendre les commentaires radio de la cérémonie fasciste : musique guerrière tonitruante, ovations de la foule, discours d'Hitler... Alors que sous nos yeux, une histoire d'amour est en train de se dérouler, le film nous ramène toujours à la réalité politique, annonçant la fin inéluctable de cette idylle en même temps qu'il la fait naître. Les petites notes de piano finales, qui accompagnent l'hymne nazi et l'ouvrent sur une touche romantique, finissent de convaincre de l'audace épatante du travail sonore. Una Giornata Particolare est un splendide mélodrame, une comédie brillante et un monument d'insolence politique. Immensissime.

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