Voici une oeuvre diaboliquement originale et qui vaut 10 000 fois plus que le titre français résolument "dépassé". Le titre espagnol, Qui peut tuer un enfant ?, est en soi beaucoup plus intrigant, d'autant que les premières images sur le générique n'y vont pas avec le dos de la cuiller dans l'horreur : camps de concentration, guerre civile au Nigéria, exode en Inde, guerre de Corée et du Vietnam avec à chaque fois le décompte de tous les morts, dont le nombre d'enfants; des images un peu inhabituelles pour ouvrir un film de genre - entre horreur et fantastique - et qui mettent d'entrée de jeu le spectateur un poil mal à l'aise.

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L'histoire commence pourtant sur un air bien banal : deux touristes, Francis Cabrel rajeuni et sa femme enceinte, arrive dans une petite villle balnéaire du sud de l'Espagne : ça pétarade dans tous les coins mais qu'importe, nos deux compagnons ont prévu d'aller passer 15 jours sur une île point encore envahie par le tourisme; il y a, malgré tout, dès le départ, comme un léger malaise qui plane - ils passent leur temps à se demander "à quoi tu songes ?" -, que vient renforcer non seulement la découverte d'une fillette sauvagement assassinée dans l'eau, mais aussi des images aperçues à la télévision de gamins morts, lors du coup d'Etat en Thaïlande : comme des présages de mauvaise augure que nos deux touristes tentent de balayer d'un revers de la main. Ils trouvent une barque, parviennent sur l'île et ne trouvent sur le quai que des gamins qui s'amusent; Francis Cabrel tente bien de lier conversation avec un gamin qui pèche (Tu connais ma chanson La cabane du...?) mais celui-là lui referme violemment sa filoche sur les doigts. Peace and Love, se dit-on, il a peut-être pas reconnu Francis, c'est pas grave. L'arrivée au village n'est guère plus accueillante vu que les rues sont totalement désertes, sans parler du café ou des magasins : des poulets tournent depuis bien 12 heures sur une broche, mais nos amis ne paniquent pas plus que ça. C'est les vacances cool, man. Mais bon, le temps file quand même, toujours pas une âme, des coups de fil au standard avec une voix de femme qu'ils peinent à comprendre, la musique se fait de plus en plus menaçante mais à chaque fois, pas de quoi s'énerver : il y a même une bambinette qui vient gentiment caresser le ventre de dame Cabrel. Pendant ce temps, Cabrel, lui, ne tient pas en place et va fouiller dans les chambres et dans des magasins, jusqu'à ce qu'il surprenne une gamine en train de donner des coups de bâton à un vieil homme; Cabrel finit par intervenir, trouve le vieux déjà mort, oups, assiste même au lynchage du vieux par les gamins, mais il reste zen, le bougre, et tente d'apaiser sa femme. Il continue de fouiller des remises, on est sur des charbons ardents -mais bon Dieu que se passe!??- et il faut un cri de sa femme pour lui faire entamer un cent mètres dans les escaliers en bien 24 secondes, c'est po un sportif le Francis : il tombe sur un adulte, au visage balafré, qui finit par lui expliquer calmement que tous les gamins sont devenus complètement starbés... ohoh...

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Si le spectateur est un peu frustré pendant bien une heure, la musique semblant bien la seule à trembler toutes les cinq minutes sans que rien de vraiment important ne se passe, Serrador parvient tout de même à créer ainsi une véritable tension psychologique. L'ambiance est d'autant plus troublante que la plupart des gamins qu'on croise ont une bonne bouille toute mignonne et passe leur temps à sourire - oh les gentils ptits nenfants - tu parles, de vrais carnes, toi!!! Ces gentils petits anges blonds se révèlent rapidement terribles et le titre espagnol commence à faire planer un gros doute sur la façon de traiter les gamins : entre une bonne paire de gifles et en flinguer un, il y a quand même une différence, on est d'accord (dites oui). Toute la dernière partie du film se fait de plus en plus déstabilisante jusqu'à un final des plus perturbants - le titre français restera bien énigmatique mais c'est ce qui fait son charme finalement...

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Serrador n'a pas peur de manier un thème résolument casse-gueule mais il va jusqu'au bout de sa logique avec un certain brio. Il sait créer une atmosphère qui ne cesse de naviguer entre un joli réalisme ensoleillé et une dimension fantastique d'une totale cruauté : le film, censuré dans de nombreux pays, fait finalement sa réapparition en dvd et mérite définitivement de s'y pencher, aussi bien pour sa maîtrise formelle que pour le non-conformisme de son intrigue. A découvrir en tenant les enfants à l'écart - cela pourrait leur donner de sales idées...