LRF_01_iwC'est quand même une gageure, il faut le reconnaître, de parvenir à diriger une cinquantaine de bambins entre 4 et 5 ans... C'est le projet un peu fou de Zhang Yuan qui nous replonge dans l'enfance... Enfin quand je dis nous, c'est surtout pour les Chinois. Il signe un film qui évite une certaine facilité -il ne se laisse pas trop aller à jouer de l'innocence de ces bambins-, tout en nous montrant la volonté dès le plus jeune âge de devoir rentrer dans les rangs (faut dire que quand il n'y a que 4 ou 5 personnes en charge, cela demande aussi une certaine organisation...).

Qiang, jeune gamin que son père laisse en deposit en maternelle, va rapidement devenir le petit mouton noir; séduit au départ par le système de récompense -les fameuses petites fleurs rouges-, il continuera malgré tout à être incapable de s'habiller tout seul, à faire pipi au lit et à semer la zizanie. Il se retrouvera peu à peu mis au ban de cette communauté dans laquelle il est impossible de trouver sa place si l'on refuse de s'adapterPFleursRoug2 aux règles strictes de l'établissement. Les gamins jouent relativement bien le jeu, tout en gardant une certaine candeur et si l'on reste très loin d'un Zéro de conduite de Vigo, il demeure tout de même dans l'oeuvre un petit parfum de gentille révolte. Certes, la narration se délite un peu à mesure que le film avance (comme si le souvenir de Zhang se faisait imprécis? Pourquoi pas) et la réalisation est parfois un peu trop classieuse par rapport à son sujet (pas avare de longs panoramiques et de travellings qui donnent une forme un peu trop polie à l'ensemble). Tant que le film reste interdit en Chine, c'est bien qu'il a su  tout de même toucher un petit point sensible...   




Zéro de conduite (1934) de Jean Vigo / Les petites fleurs rouges (2006) de1f401c9ba7b62ff505ac04baf336f577 zero_conduiteZhang Yuan

 











Dans le choix de ces deux films, il n’y a pas simplement la volonté de faire dialoguer deux cultures sur le même sujet, celui de l’enfance, voire de la petite enfance à l’école.

Il y a également un double rapport au temps :

Tout d’abord, les deux films ont près de 70 ans d’écart mais peuvent sans problème rester « comparables » ; peut-être que cela est dû à la force du film de Vigo qui a su garder une grande modernité, tant ce génie du septième Art a su en son temps inventer une nouvelle façon de faire du cinéma. Un vent de liberté dans la forme (et d’anarchie dans le fond serait-on tenté d’ajouter) souffle sur le cinéma français et ce n’est pas pour rien que Vigo, qui a donné son nom à un prix qui célèbre la créativité dans le cinéma d’aujourd’hui, sera une véritable égérie pour le mouvement de la Nouvelle Vague. Le film de Zhang Yuan avec de lents panoramiques et de lents travellings – qui ne sont pas sans rappeler les oeuvres de son contemporain Zhuangzhuang Tian, responsable d’un inoubliable remake de Printemps dans une petite Ville (Xiao cheng zhi chun) en 2002 – paraît en comparaison beaucoup plus classique ; mais cela peut aussi se révéler un gage de pérennité dans la culture orientale.

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Second rapport au temps dans le fait qu’il s’agisse de revenir sur un événement du passé que les deux réalisateurs évoquent chacun avec leur expérience personnelle. S’il s’agit d’un thème universel, peu de réalisateurs ont eu le génie d’en conserver toute la saveur ; on pourrait citer Doillon, Fellini, Malle ou Truffaut parmi ceux qui ont su garder tout l’esprit de cette époque de leur vie. Zhang Yuan ne cache point qu’il revient en partie sur des (mes)aventures autobiographiques et peut-être que cela explique parfois ce sentiment un peu « décousu » de l’ensemble du film (comme chez Vigo d’ailleurs) : comme s’il n’y avait que certains moments forts ou traumatisants qui étaient restés gravés en mémoire alors que des pans entiers avaient été engloutis au gré des années.

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On retrouve dans les deux oeuvres certaines séquences incontournables du genre : les diverses facéties et les punitions adéquates, les rapports plus ou moins douloureux à l’autorité et les plans échafaudés pour se venger des professeurs, les bagarres dans la cour de récré et la sempiternelle cantine… Mais il y a également une séquence qui a trait au somnambulisme qui se retrouve étrangement dans les deux films. Comme si paradoxalement et métaphoriquement cet âge dit « de l’éveil » était aussi celui où on pouvait rêver debout.

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Jean Vigo a sous titré son film « Jeunes diables au collège »  et cela pourrait être précisément l’un des titres du film de Zhang Yuan : « Jeune diable à la maternelle ». Il est d’ailleurs intéressant de mettre en perspective ce thème dans les deux oeuvres. Jean Vigo, qui est mort prématurément, était surnommé en France l’enfant terrible du cinéma – un véritable compliment dans une société individualiste -  et ses trop rares films (seulement un long-métrage « L’Atalante » qui reste un diamant brut avec un Michel Simon inoubliable) tentait de bousculer un certain ordre établi dans le fond comme dans la forme. Zhang Yuan, enfant d’une société dite collectiviste, s’essaie à une profonde réflexion sur le sens de l’éducation et de l’adaptation dans un pays où l’on demande avant tout à cet âge de rentrer dans les rangs (60 enfants pour 2 professeurs, cela fait certes réfléchir) : chaque enfant capable d’un comportement irréprochable reçoit en récompense une petite fleur rouge. Si cela fait rêver au départ le jeune héros du film, il se révélera vite incapable de pouvoir y prétendre. Multipliant les effronteries, il sera mis rapidement au ban de sa classe, alors que dans le film de Vigo il serait peut-être devenu le chef de bande qui plante le drapeau sur le toit de l’école.

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Dialogue de cinéastes, dialogue à travers les âges et les cultures, à chacun de créer ses propres parallèles.

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