Nouvelle Vague de Jean-Luc Godard - 1989
Je vais encore faire hurler le copain Shang, mais je l'affirme haut et fort : ce n'est pas une posture snob, j'aime Godard. Cette Nouvelle Vague est encore une fois une sublime chose venue de nulle part, qui mèle la poésie la plus émouvante à l'intelligence la plus exigente, et qui fait son chemin loin de tout modèle (même si le film est entièrement basé sur la référence).
Le scénario est plus clair que d'habitude : une femme renverse un homme sur la route, le recueille, en tombe amoureuse, puis le noie (à cause de son incapacité à la vie ?); puis un autre homme débarque, tonique et ambitieux, ils deviennent amants et il la sauve de la noyade... elle se rend compte alors que c'est le même homme, ou peut-être pas... Etrange variation sur le thème de l'identité masculine, des rapports entre les hommes et les femmes, sur le "Je est un autre" de Rimbaud, cité à l'écran. Montrant une nature absolument sublime (lumières, mouvements de caméra, tout est une merveille pour les yeux), JLG affirme déjà, en 1989, sa démission face au cinéma qu'il pratiquait jusqu'à maintenant : désormais, il sera ermite, solitaire et personnel. Le film déborde de cette soustraction au monde, tout en ancrant profondément les personnages dans la nature, dans les décors, dans la vie. L'émotion vient donc avant tout de là : lents panoramiques sur des sous-bois, plans fixes sur les vaguelettes d'un lac, travellings incessants sur les pièces d'une demeure bourgeoise, gros plans sur des détails (mains, chaîne, visages). C'est tout simplement beau.
Nouvelle Vague est sûrement d'autre part le film de Godard le plus travaillé au niveau du son. On connaissait déjà la passion du gars pour les ruptures, la musique, les voix : ici, le travail est immense. Visiblement, l'essentiel des dialogues est pris dans les livres que Godard aime ; on en reconnaît quelques-uns, la plupart restent obscurs, mais ce flot de mots constitue au final une partition magique, les voix se chevauchant sans arrêt, les sens se mêlant en un seul flux d'1h30. Derrière ces voix, ou devant, les accompagnant avec une sensibilité parfaite, la musique donne de l'ampleur à chaque plan, dopant l'émotion avec une maîtrise impeccable. Jamais froid, jamais intellectuel dans le mauvais sens du terme, le film devient une sorte de flux sonore et visuel bouleversant.
Godard n'en oublie pas pour autant les acteurs : Delon est tout bonnement extraordinaire, n'ayons pas peur de le dire, en contre-emploi total dans la première partie, où il joue un pauvre type sans passé, dépassé par la vie, puis d'une royale classe dans la seconde, en homme d'affaires rigoureux et implacable. Aucun de ses tics n'apparaît à l'écran, et il joue son texte avec l'air de comprendre ce qu'il fait, avec une intelligence d'acteur et une économie de moyens qu'on avait oubliées depuis pas mal d'années. Comme quoi, quand on le dirige, quand il a quelque chose à jouer, il reste un des plus grands. JLG s'amuse avec l'image de Delon, convoquant Plein Soleil avec finesse, le costumant de nippes indignes, forçant l'icône virile à la sensibilité, affichant des mots taquins sur ses entrées ("Ecce Homo"). Il est on ne peut plus touchant en homme malheureux, en témoin d'une époque révolue (son lassant cri de guerre dans les interviews : "c'était mieux avant"). Le titre du film vient nous rappeler qu'il est avant tout ici question d'hommes en instance de disparition (Godard, Delon), remplacés petit à petit par une industrie du cinéma qui ne leur ressemble plus. Delon semble perdu en même temps que Godard, légendes oubliées dans la forêt, derniers repères d'une génération disparue. Et un chef-d'oeuvre de plus, un !
