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Louis Garrel ne nous avait point convaincus jusqu'à maintenant avec ses petites comédies trop sophistiquées et très bobo. Eh bien il inverse cette tendance aujourd'hui avec cet Innocent de fort belle facture. On est pourtant en terrain connu quand on pratique le bougre : humour pince-sans-rire, ambiance très bourgeoise, dialogues fins et drames dans un verre d'eau. La première heure est même un peu pénible, tant on retrouve les défauts du garçon. Voici donc Abel, comme toujours un personnage principal "d'adulescent" morose (Garrel himself), têtu et insupportable, tirant une gueule de trois mètres de long au moindre petit souci. Et des soucis, il en a, des petits comme des petits aussi : sa môman (Anouk Grinberg) qui n'en fait qu'à sa tête de gamine, épouse un taulard (Roschdy Zem), à son grand dam, lui qui a soif d'honorabilité et a du mal avec les sentiments depuis qu'il a perdu sa femme dans un accident ; de plus sa meilleure amie (Noémie Merlant) lui en fait voir avec ses aventures fugaces et ses opinions tranchées sur tout. Ça va pas du tout, Garrel s'ajoute encore des cernes et se la joue accablé.

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Ça va se compliquer encore quand son nouveau beau-père, à peine sorti de prison, se met à avoir des comportements louches qui laissent à penser qu'il pourrait bien se remettre sur un "coup" plutôt que de s'occuper de la boutique de fleurs qu'il a achetée avec sa femme. Véritablement obsédé par cet homme, Abel se met à le suivre pour percer ses intentions. C'est la partie un peu anglaise du film, avec ses personnages excentriques et son ton gentiment policier. On n'adhère pas aux personnages, trop écrits, trop littéraires, qui ne semblent pas exister réellement ; et au scénario non plus, trop lent à mettre les choses en place, s'embarrassant de trop de machins inutiles (on aurait préféré qu'il coupe tout le début, par exemple, et qu'on commence après la prison). Ce n'est pas désagréable, certes, mais on grince des dents devant ces tics de metteur en scène gâté, B.O. faite de chansons de variétoche trop tendance, personnages hystériques, finesse un peu bourgeoise des dialogues...

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Et puis subitement, au détour d'un split-screen de toute beauté (qui évoque de Palma avec ces yeux qui regardent), le film s'ouvre et devient vraiment intéressant. Garrel délaisse ses lamentations fatigantes et tricote un vrai thriller, à la française certes, mais avec des vrais petits bouts d'Amérique dedans. Tout tourne autour d'un casse effectué pour ainsi dire en famille, Abel et sa copine se trouvant embringué dans la chose. A l'occasion de ce braquage, les personnages vont se découvrir, et les sentiments éclater, dans une posture romantique adorable. Non seulement le suspense est plutôt bon, mais en plus le scénario devient vraiment habile à mélanger la comédie, le polar et le mélodrame sentimental. La formidable scène (magnifiquement jouée par ailleurs) de dialogue au restaurant entre Merlant et Garrel, "fake" amoureux destiné à détourner l'attention d'un pigeon mais qui finit par tourner à la vraie déclaration d'amour, est le sommet de la chose : elle associe brillamment tous les tons du film. On a la tension du polar, puisque le braquage se déroule en arrière-plan ; on a la comédie, puisque Abel se montre un comédien nul et risque de tout faire foirer avec son air de basset ; et on a le mélo, puisque ce qui se joue pour de faux dans la séquence peut se transformer en véritable amour. C'est superbe, écrit avec intelligence (Tanguy Viel au scénar, et ça se sent), et mis en scène avec virtuosité. Ça n'est pas sans rappeler, allons plus loin, le couple Woody Allen / Diane Keaton, référence précieuse à mes yeux et ici pertinente.

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Dopée par ce changement de ton, la caméra de Garrel se met à prendre de vrais beaux risques, et on a des plans qui pourraient tout à fait sortir d'un vieux Lumet ou d'un Michael Mann. Superbe travelling en plongée sur Lyon (la ville est magnifiée par le cinéaste, malgré une photo très... discutable), fusillade dans le noir très bien montée, sens du détail drolatique, on est dans le bel hommage aux maîtres américains, autant ceux de la comédie de remariage que ceux du film de casse. Dommage que les personnages soient toujours un peu agaçants (Grinberg est décidément prisonnière de ce rôle de gamine mal grandie, et peine à convaincre) ; à part ça, Garrel se montre bougrement convaincant pour jongler avec les sentiments, des plus touchants aux plus rigolos, et réussit un beau film d'hommage, fortement ancrée dans sa culture propre mais qui sait aussi lever la tête.