9782809840988,0-7541949Ah les amis, pour une fois, accordons nos louanges à une biographie, genre peu réputé pour faire dans le style et l'originalité, balançant sans cesse entre hagiographie béate et révélations fumeuses. Ayant il y a peu lu le très bon travail de Théfaine sur Thiéfaine, j'ai ouvert ce livre de Bataille avec l'intention d'en rester au feuilletage. Mais irrémédiablement emporté par le style du gars, par son ton, par son intelligence de propos, j'ai plongé corps et âme dans la vie tourmentée et envapée d'Hubert Félix. On n'aura pas de révélations fracassantes ou de secrets d'alcôve dans ce livre, à peine y lit-on quelques notes sur sa femme ou sur ses enfants ; mais en lieu et place, vous pourrez y savourer, en vieux fan de la (presque) première heure, une analyse précise et fine de chaque morceau de Thiéfaine, depuis "L'Ascenseur de 22h43" (1978) jusqu'à "Elle danse" (2021). Bataille traverse en effet l'intégralité de la discographie du bougre, disséquant chaque morceau, tentant ici des explications très personnelles sur les délires des années 80, là un champ sémantique autour des chansons, plus loin un catalogue des références littéraires ou picturales de tel ou tel passage, ou encore une explication technique de la composition des musiques sur un morceau particulièrement saillant, dégageant des thématiques dans la discographie "cabalistique" (sic, et on ne saurait mieux dire) du bon Dolois, mettant l'accent sur telle particularité (les occurrences du mot "bonheur", la passion pour les chiffres, les ponts entre un morceau de 40 ans et un plus récent). C'est passionnant si vous vous intéressez tant soit peu au bon maître. Parce que la lecture de Bataille est toujours pertinente, jamais hasardeuse, qu'il connaît Thiéfaine jusqu'au bout du bout des ongles : ce voyage autour des 18 albums (+ les lives, y a pas de raison de s'en priver) vous laisse convaincu d'avoir touché du doigt, durant 500 pages, la quintessence de l'esprit complexe de ce chanteur souvent taxé d’hermétisme, d'assister au processus de ses créations, de passer tout le livre à l'intérieur de son cerveau. Savant et précis, l'auteur renverse par sa connaissance de la musique en général, et de celle de Thiéfaine en particulier.

Bien sûr, le livre reste une biographie, et on aura aussi de longues pages sur l'enfance, sur les doutes et les succès, sur les tournants de carrière pris au moins 3 ou 4 fois, sur le fameux black-out suicidaire de 2008, sur l'éternelle bouderie des médias par rapport à ce type incontrôlable ; et, contrairement au livre de Théfaine, le ton ici n'est jamais béat d'admiration, même si Bataille est incontestablement un fan : il sait être critique, gentiment mais fermement, on sent que certains albums (De l'Amour de l'art ou du cochon, les deux Bonheur & Tentation, le disque avec Paul Personne) ne sont pas tout à fait sa tasse de thé, il est apte à critiquer certains choix, artistiques ou professionnels. Il le fait toujours avec intelligence et admiration, et on ne peut que saluer cette façon de parler profondément d'une œuvre en étant assez juste avec elle. Et puis, cerise sur le gâteau : Bataille a du style, si on peut appeler ainsi sa façon taquine et encore une fois très pertinente de semer dans sa prose des centaines d'allusions aux chansons de Thiéfaine, à la grande joie du fan qui reconnaît là quelques codes secrets de  son univers, et ce qui n'empêchera pas le profane d'apprécier cette écriture poétique et imagée, forte en adjectifs, rendue plus belle par le contact du vers thiéfainesque. Au final, en dépit de quelques scories (une interview de Charlélie Couture à la fin qui ne sert à rien, des comparaisons avec Indochine franchement hasardeuses (Bataille a fait un livre sur eux juste avant, il devrait s'en sortir un peu), un mépris envers ceux qui ne sont pas d'accord avec lui (bim, les Inrocks)) : voici le livre immanquable pour retrouver quelque chose de l'esprit de Thiéfaine, pour pénétrer très loin dans sa psyché et dans son univers, et pour avoir envie de réécouter toutes ses chansons au regard de cette analyse fine. Et yop !