L'ours de Berlin, en cette année de pandémie, avait la trique même si cette petite introduction provocatrice en forme de film porno amateur (qui n'en a jamais fait, hein ? Ça va, si on peut plus plaisanter...) n'est en fait que le point de départ pour un jeu de massacre qui va mettre à bas les masques de la société roumaine (et pas que, queue, etc...). Le film est construit en trois parties très différentes au niveau de la forme mais avec toujours le même point de mire : dénoncer les hypocrisies puantes d'une société où la connerie, la vulgarité, le sexe cru ont déjà envahi le terrain... 

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Après une petite mise en bouche pour le moins intime (une scène de baise classique (quand je dis "classique", chacun fait bien ce qu'il veut, hein) au sein d'un couple marié qui baise encore et s'excite de façon bon enfant, si j'ose dire), on va suivre la dérive de notre héroïne dans les rues de Bucarest : elle tente de gérer les conséquences de ses ébats (la vidéo a fuité sur le net : elle rend visite à sa directrice d'école et tente au téléphone de résoudre certains des problèmes soulevés par la chose) ; elle semble traverser, à pied, tous les quartiers de Bucarest, l'occasion forcément pour le cinéaste de capter toute "l'énergie" de cette ville... quand je dis "énergie", c'est avec la même causticité que notre ami Jude : le cinéaste roumain va en effet nous montrer tous les petits côtés les moins reluisants de cette cité et des personnes qui y vivent : conducteurs insultants les passants, énormes bagnoles indécentes garées sur les passages piétons, publicités ultra-sexuées, couleurs criardes, grossièretés en tout genre énoncées face caméra, bâtiments en ruines... comme un symbole de cette civilisation où plus personne ne respecte personne, où chacun trace sa route en écrasant les autres, où les traces de la société de consommation (pubs et affiches en tout genre) ont défiguré la cité... C'est une errance un peu longue en soi, on sent le plaisir que prend souvent la caméra de s'arrêter devant un élément kitschouille du "décors" ou sur un individu éructant des saletés, mais qui sert évidemment de contre-point à la petite gâterie intime de notre héroïne : qui pourrait être franchement choqué par ses petites cabrioles personnelles quand on vit dans un monde plein d'immondices, de connotations sexuelles directes, ce que personne ne semble franchement remettre en cause au quotidien...

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Deuxième partie en forme d'intermède qui reprend, façon dictionnaire, certains "mots-clés" : l'occasion, à nouveau, de tirer à boulet rouge sur les horreurs et les hypocrisies de cette société, de nos sociétés, la Roumanie n'ayant malheureusement pas le monopole de la pornographie généralisée, de la nostalgie d'un autre temps, du racisme, de la violence quotidienne... C'est un petit festival de pastilles caustiques, ironiques, cruelles, d'anecdotes grinçantes à partir d'un simple mot, d'images triés sur le volet (un montage un peu plus explicite que chez Godard, pour le coup...) et de commentaires (en sous-titre)... On pourrait glaner, au passage, ces images de gamins qui marchent, à l'école, sur des airs militaires (cela fait toujours chaud au cœur, ce sentiment de relève... j'ai dû vomir mon yaourt bulgare sur le coup), cette sympathique petite histoire du gars qui a perdu l'usage de son bras droit puis qui, tout d'un coup, parvient à le dresser quand on lui crie "Heil Hitler !" (ah oui, c'est référentiel) ou encore ce petit rappel sur le fait que le mot "fellation" se retrouve en tête des moteurs de recherche... Un mot, en bonne société, dont tout le monde s'offusque, bien sûr, comme on le verra dans la dernière partie... 

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Une dernière partie qui ne pourra que plaire à tout prof qui se respecte : notre prof est mise au banc des accusés devant les parents d'élèves : peut-elle continuer d'enseigner à nos bambins forcément choqués par cette vidéo ? (Le Roumain aime les jurys populaires, c'est une vieille tradition culturelle). Alors là, bien sûr, tout y passe, le parent d'élève étant par définition le plus à même de déverser toute sa haine, pardon, toutes ses connaissances et son savoir (un petit sentiment de frustration, de vengeance ?... je dis ça...) devant le propre prof de ses enfants. Déjà quand le prof n'a rien fait de mal, les conneries fusent, mais quand en plus il est question de le rouler dans la boue grâce à cette petite vidéo de cul que tout le monde s'empresse de voir, alors là, les langues se délient... Militaire idiot, vioque coincée, moraliste patenté, tout le monde y va de son couplet ; en ressort un monceau de discours racistes, sexistes, de références douteuses sur le sens de l'éducation, autant d'invectives à laquelle notre prof tente de répondre calmement, posément, en citant parfois certaines personnes qui pourraient faire référence dans le domaine. Pas facile, face à ce déchainement de violence verbale (chacun se montre expert en accusation et en garant de la "bonne morale" putassière), de rester zen - les profs, définitivement, apprécieront la perche tendue ; notre héroïne aura droit à trois fins différentes pour tenter de s'extraire de ce piège, Jude poussant la provocation sexuelle jusqu'au bout et surtout jusqu'au fond des gorges (chaudes) de ses compatriotes... Alors oui, tout cela est joyeusement foutraque, parfois cru, parfois finaud, parfois un peu lourd et facile, parfois plus fin et osé... Avouons que cette attaque en règle contre ces petits discours moraux à la con (teintés souvent d'une nostalgie bien dégueulasse et fourbe, et peu reluisante et fausse...) fait un peu feu de tout bois et qu'il faut, comme pour un buffet, savoir piocher ici ou là ce qu'il nous convient. Il y a un petit côté éminemment jubilatoire chez Jude à dénoncer ces couillons d'hypocrites (qui jouissent à trainer une femme "savante" dans le ruisseau), notamment lors de cette troisième partie où la "bonne société" s'allie... Après, sans vouloir faire la fine bouche, Jude cherche un peu la provoc facile avec ces multiples images de cul qui émaillent son film, ennuie un peu son spectateur dans cette errance en ville où chaque cadre qui quitte notre héroïne se veut un peu sur-signifiant (la petite fleur qui perce le bitume, hum...) et tombe lors de la dernière partie dans une démonstration didactique (c'est le mot) un peu fastidieuse avec notre prof qui a réponse à tout et trouve toujours la petite citation qui va bien (certaines étant d'ailleurs discutables mais passons) pour appuyer son propos. Au final, l'impression d'un film foutraque, d'un beau bordel en forme de jeu de massacre (pour le côté positif), d'une œuvre qui tombe aussi parfois un peu facilement dans la caricature et la facilité (pour l'aspect moins positif), d'un film très contemporain qui avance (finalement et paradoxalement) guère masqué et où il y a forcément à boire (je vous laisse deviner quoi) et à manger (des plats roboratifs durs à digérer comme des petites gâteries apéritives). Un ours en colère, acide en bouche (par son sens critique) mais qui laisse aussi un arrière-petit goût amer au palais  (dans sa démonstration pas toujours ultra nuancée...).

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