vlcsnap-2021-03-16-16h44m23s747

Un petit tour dans le monde de Ray pour nous rappeler tout l'art d'une mise en scène tranquille et fluide ; le cinéaste choisit d'évoquer une femme entre deux hommes et l'opposition de ces derniers quant à leur vision politique. Un vaste programme ? Oui et non, le problème des trios étant souvent de retomber dans la même ornière : l'échec... D'un côté, Nikhil, un sage (un personnage qui s'appuierait sur le personnage de Tagore, Ray ayant ici adapté une de ses œuvres) qui prône l'entente pacifique entre musulmans et hindous au Bengale ; de l'autre, Sandip, un activiste (plus proche de Gandhi dis donc) qui rejette tout produit d'importation anglais ; comme ce sont les commerçants musulmans, communauté la plus pauvre, qui vendent de tels produits, il leur demande de cesser leurs activités ; forcément ces derniers résistent et Sandip décide, pour faire triompher ses idées, de brûler leurs champs, de couler leurs bateaux - une méthode forte pour imposer ses idées qui risque de mettre le Bengale à feu (forcément) et à sang...

vlcsnap-2021-03-16-16h44m55s316

Deux idéaux, donc, qui s'opposent mais au milieu, le véritable personnage principal, reste une femme : une femme, Bimala, proche de son mari, éduquée "à l'anglaise" qui, après des années d'isolement accepte, sur l'insistance de son mari, de recevoir dans son salon son ami d'enfance Sandip. Rapidement, on sent que ce Sandip plus expressif, plus déterminé, fait chavirer le cœur de notre petite Bimala ; si elle coule des jours d'une tranquille langueur auprès de son mari, le gars Sandip semble être capable de lui apporter une touche de passion, de dévotion à laquelle la bougresse n'est pas insensible. Guère clairvoyante sur les opinions politiques de Sandip, qui, dans son coin, joue un jeu très dangereux pour asseoir ses opinions, Bimala, rebaptisée par son chevalier servant la reine des abeilles, a vite le bourdon quand elle ne peut voir ce séduisant barbu... Elle s'engage dans une pente douce, doucereuse, qui risque de la faire tomber dans les bras de ce troublant manipulateur... Un choix clairvoyant (celui d'un homme fort, aimant) ou une simple erreur tragique ? On a bien peur d'avoir eu la réponse à la question dès l'ouverture du film - mais on n'ose malgré tout y croire...

vlcsnap-2021-03-16-16h45m17s729

On est sur une mise en scène en huis-clos, avec des personnes qui pèsent chaque mot, des personnes qui se tournent autour, s'observent, se désirent sans oser faire le moindre geste compromettant - un baiser dans le cinéma de Ray équivaut à un séisme de puissance 9 sur l'échelle de Richter amoureuse... Le plus terrible, ici, c'est que l'on pense que Bimala va voir dès le départ très clair dans le jeu de Sandip, qu'elle va résister, s'interdire d'aller en son sens mais on sent aussi (depuis qu'elle a jeté un œil sur la cigarette de cet homme se consumant dans un cendrier) que dès le départ tout incline sa personne en direction de ce beau-parleur, de cet homme attentif, de cet homme de paroles et d'action (son mari faisant plus figure de contemplatif serein... un peu mollasson du genou et de la moustache...). Sur fond d'enjeu politique, c'est un jeu amoureux qui se met en place et un jeu dangereux dont l'on sent dès le départ que tout le monde sortira perdant (c'est sûrement cela l'essence même de la tragédie) ; un bonheur, un équilibre à deux qui est bouleversé par ce trouble-fête et qui va faire imploser de l'intérieur ce ménage. Une œuvre de Ray forcément intelligente, tout en tact, mais baignée dans un fond de tristesse aussi imperceptible et bouleversante qu'une trace de larme. A Ray's blues en un sens (chez Criterion, évidemment).

vlcsnap-2021-03-16-16h45m53s883