"...il y a des imbéciles qui rient en voyant ce film, mais pas moi, jamais. La phrase que je mets toujours sur mon cahier : pas ri. Même la première fois je n’ai pas ri, parce que j’ai tout de suite pressenti le tunnel sans horizon pour eux deux, et aussi parce que je ne ris pas facilement, à cause de ma très haute idée du rire, que j’essaie de préserver de la vulgarité, et voilà mon sentiment sur les effets comiques, toujours cette idée de concession faite par les uns pour se préserver des autres, et c’est trop souvent que j’ai subi à côté de moi, chez moi, des indésirables pliés en deux devant le film, quand il n’y a aucune raison. Sourire à la limite, j’ai pu le tolérer quelquefois, mais rire, voilà, il y en a toujours un qui se force devant les autres, ou alors ce n’est pas un vrai rire, et donc même le vrai rire donne une vision terrible du monde où il y en a toujours un qui se force devant les autres, j’insiste. Rien de comique alors à regarder Andrew rester de marbre à l’annonce d’un meurtre, et d’attendre que Milo donne la suite des règles de son nouveau jeu à lui. En cela je suis content : mes meilleurs amis n’ont jamais ri, et même : ils sont devenus mes meilleurs amis parce qu’ils n’ont jamais ri, et non seulement cela, mais ils ont saisi profondément l’œuvre de Sleuth à l’intérieur d’eux-mêmes, voilà ce que j’appelle, moi, des amis, des gens capables des marques les plus grandes de respect à l’égard de Sleuth, très loin de la vulgarité du regard, et la vulgarité du jugement, des gens avec qui réellement nous avons des choses à dire, des vraies images, des espaces avec leurs dimensions, des expressions de visage, voilà ce qui traverse nos mots quand on parle ensemble..."

Cinéma-de-Tanguy-VielVoilà un ouvrage qui constituerait sans doute la meilleure chronique de Shangols si Tanguy Viel écrivait sur Sleuth pour Shangols alors que malheureusement c'est Shangols qui écrit sur Tanguy Viel qui écrit sur Sleuth tout en écrivant aussi (mais moins bien) sur Sleuth sur Shangols. Voilà un ouvrage qu'on aimerait faire partager dans la foulée à ses proches, non point ceux qui trouvent les perles du septième art juste "formidables" ou qui, pire, ne les trouvent "pas formidables", mais ces proches que Viel appelle tout simplement ci-dessus des amis et dont il donne au passage une remarquable définition. De quoi s'agit-il donc ici dans ce petit bouquin précieux ? L'écrivain se fait, s'écrit son cinéma, écrit son Cinéma, en analysant point par point, image par image, réplique par réplique, tout ce qui fait la beauté, le charme, la sève de cette ultime oeuvre de Mankiewicz qui se joue des faux-semblants et par-là même atteint une certaine vérité. Si vous ne connaissez pas Sleuth c'est l'occasion de se pencher sur ce film avant de se repaître de cette interprétation, cette vision ultime de l'ami Viel. L'oeuvre, il a vue, revue, rerevue, des dizaines de fois, notant à chaque fois les impressions qu'elle lui inspirait, relevant à chaque fois des détails qui lui avaient échappé. Ce n'est point tant au final l'analyse qu'il en fait qui est jouissive (même si elle l'est) que cette volonté exprimée d'expliciter point par point sa démarche, sa motivation, sa logique. Le narrateur (si l'on veut faire le distingo) tient Sleuth pour son compagnon le plus intime, un compagnon qu'il a pris le temps d'aimer, de déchiffrer, de comprendre, un ami dont il ne peut dorénavant se défaire. On aime en particulier son attachement pour chaque anecdote, anecdote qui pourrait se révéler n'être que des détails mais qui comme chaque anecdote, est signifiante ; on aime ce passage très sérieux et d'une bien belle ironie sur le rire (petit passage mis en exergue) ; on aime enfin aussi cette obstination à gratter le verni de chaque scène, de chaque séquence pour en extirper tous le sens, toute l'essence cinématographique. L'ouvrage, sans paragraphe, se lit comme on visionne un film, d'une traite, sans qu'il soit possible à un quelconque moment de faire un arrêt sur image, pris que l'on est dans le flux de ces vingt-quatre explications par page. On sourit souvent, on aurait envie de tenir parfois l'auteur sous la main en lui adressant un empathique putain t'es con là, on prend tout simplement plaisir à lire un tel texte enamouré sur un film. A conseiller donc à tous ceux qui ne se contentent jamais de balancer un "formidable" ou un "pas formidable" en sortant d'une salle mais qui cherchent toujours à couper les cheveux en quatre pour dénicher l'éclat de la moindre des pellicules.   (Shang - 23/02/17)


008-sleuth-theredlistConseil suivi, donc, par le Gols toujours à l'affût des conseils de son compère, surtout quand il s'agit d'un livre d'un des auteurs les plus attachants d'aujourd'hui, Tanguy Viel. On connaît la cinéphilie précieuse du gars (remember son formidable Hitchcock par exemple), sa façon d'aborder les films de façon érudite et décomplexée, "à hauteur d'homme" pourrait-on dire. Mais avec Cinéma, il nous donne la meilleure définition possible à la cinéphilie : un amour obsessionnel, qui exclut tout, qui vous met vos amis à dos, qui prend des allures de fixation quand il s'agit de traquer un sens quelconque dans le moindre détail, dans le moindre geste, dans la moindre réplique des personnages. Lui choisit Sleuth, pourquoi pas ? Son livre, bien plus qu'un décryptage des significations possibles du film, est avant tout un autoportrait en fou. On y découvre un gars qui ne vit que pour ce film, qui veut en percer tous les mystères, mêmes les plus improbables, et qui se brouille peu à peu avec tous les gens qui osent émettre un autre avis que lui sur la question. Le livre est formidablement écrit, d'un souffle, jonglant avec précision entre les plongées dans le film et les levages de tête où le narrateur se rend compte qu'il est seul dans cette folie, seul avec ces cahiers qu'il remplit de notes, seul avec ses émotions. Véritable exercice de style, il vous fait replonger tête la première dans le film, en décrivant le moindre détail, en analysant la moindre émotion, expression d'une folie douce qui prend peu à peu des allures dangereuses. Le rythme est diabolique, très scandé, ménageant de longues phrases en apnée suivies de courtes considérations colériques. S'il est vrai que le cinéma est une expérience collective qui ne s'adresse qu'à un seul, alors Cinéma en est sa meilleure expression.   (Gols - 12/07/17)