31TATdRVN4SOn retrouve notre bon Tanguy Viel pour une histoire qui trouve d'étranges échos dans l'actualité : un maire, futur ministre, aurait abusé (en échange d'une promesse de travail et d'un logement) d'une jeune femme de trente ans sa benjamine ? Allons donc. On retrouve dès le départ la jeune femme au commissariat, déposant plainte, et tentant bon an mal an de remonter le fil de cette trouble histoire. Sans exagération, sans mensonge, en essayant purement et simplement de montrer comment lorsqu'on est une femme, il est facile de tomber entre les griffes d'un homme de pouvoir, comment il est difficile parfois d'y résister et surtout d'en sortir. C'est assez fin de la part de Viel de montrer à la fois cette histoire du point de vue de la femme, sans fausse pudeur ni victimisation outrancière, et de faire en parallèle le portrait d'un homme profitant purement et simplement de sa position, de son rang : ce n'est ni un salaud absolu (il fait son chemin auprès de la jeune fille sans avoir à lui sauter dessus), ni un ange (il prend ce qu'il a à prendre (sexuellement) sans jamais remettre en cause sa petite conscience). Une histoire donc diablement dans l'air du temps doublé du portrait d'un père par trop innocent (un boxeur bossant au service du maire, puisqu'il est son chauffeur) et de ce petit monde provincial avec ses gens d'influence (le patron du casino, principalement : on se croirait presque à Pougues-les-Eaux, cette petite ville de province qui ferait passer Dallas pour du foin...). Le récit tourbillonnant d'une chute annoncée sur fond de manipulation doublée d'un suspense haletant sur l'éventuelle vengeance d'un père : un père d'abord sonné (littéralement pour le coup...) mais qui semble pouvoir puiser dans ses ressources pour mettre les poings (plus que les points ici) sur les i(diots). Ce n'est sans doute pas d'une originalité folle, sur le fond, à bien y réfléchir, mais on se fait délicieusement prendre par ces longues phrases un peu alambiquées du gars Viel, des phrases qui finissent toujours par retomber sur leur pied, qui semblent toujours tourner autour du pot avant de livrer leur suc. On sent d'ailleurs que la jeune femme pourrait aisément s'emmêler les pinceaux dans sa déclaration, perdre le fil de sa plainte ainsi que sa crédibilité en route (pourquoi ne s'est-elle pas rebellée d'entrée de jeu, pourquoi ne s'est-elle pas plainte immédiatement ?) ; toute la finesse de la chose réside dans cette façon de ne pas traiter grossièrement et lourdement du sujet mais de montrer subtilement comment tout cela s'enchaine, comment il est facile de s'engluer dans une relation toxique, destructrice, animale, mâle. C'est joliment et malicieusement écrit sur la forme et tout en dentelle et en nuances sur le fond. Un joli tour de manivelle de  l'ami Viel sur un sujet remis à neuf (et au "goût" du jour).   (Shang - 07/09/21)


Tout ce que dit mon camarade est juste, tout à fait juste, mais on est quand même là, au bout du compte, face au moins bon livre de Tanguy Viel. Toujours ce style très sophistiqué, toujours cette justesse psychologique, toujours cette façon de regarder par le petit bout de la lorgnette provinciale les grands mouvements de ce monde, toujours ce petit côté chabrolien dans le portrait des notables corrompus et parvenus, toujours un réel plaisir de retrouver une langue complexe (qui tend d'ailleurs à se rapprocher de celle de Mauvignier parfois, la virtuosité et l'aisance en moins). Mais mais mais, voilà, on a l'impression pour ce coup-là que le sujet était un peu trop chaud, ou un peu trop vaste pour le compère : son portrait de femme manipulée est trop schématique, et les situations qu'il lui oppose paraissent trop fabriquées : on ne croit pas aux épisodes de la trame, ni à ce boxeur un peu concon, ni à ce patron de casino légèrement véreux à costume blanc (ne manque que le cigare et on a un personnage de Tintin), ni à ce maire devenu ministre. Les épisodes de cette histoire sont trop scolairement amenés, les personnages trop caricaturaux pour qu'on adhère à la situation, et le texte y perd vraiment en acuité. L'impression donc d'être dans un roman de gare à la San Antonio, mais écrit grand style. Là aussi, malheureusement, le bât blesse un peu : les phrases de Viel se veulent acrobatiques et pyrotechniques, mais, contrairement à l'impression de mon camarade, je trouve, moi, qu'elles ont bien du mal à retomber sur leurs pieds, à atteindre la perfection formelle visée, à être à la fois longues, complexes, riches et cohérentes. Bon, j'ai la dent dure, c'est vrai : La Fille quon appelle reste un très agréable moment, d'autant qu'en ces périodes de vaches maigres, on est bien content de tomber sur un auteur qui essaye au moins de chercher d'autres manières d'écrire. C'est juste que la sauce a du mal à prendre ce coup-ci, pour moi.   (Gols - 17/09/21)