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Huston ne manque pas d'ambition en adaptant le roman le plus complet, le plus beau et le plus profond de son pays. Parvenir à restituer tout ce qui fait le Moby Dick de Melville au cinéma semble totalement infaisable : c'est à la fois un grand roman d'aventures à suspense, un documentaire très précis sur les baleines et une métaphore sur notre rapport à Dieu, allez boucler ça en deux heures de temps. Mais mine de rien, si Huston est très loin derrière la richesse du livre, il parvient toutefois, avec l'aide précieuse et sur-intelligente de Ray Bradbury au scénario, à rendre compte de toutes ses facettes ou presque. Étonnant de voir comme le vieux païen qu'est Huston parvient à parler ainsi de l'angoisse métaphysique d'Achab, à la rendre presque concrète, tout en restant fidèle à son cinéma viril, terre-à-terre, sans chichis. Il réalise en tout cas, contre toute attente, une excellente adaptation du bouquin, qui en donne en tout cas un aperçu assez complet et donne envie de s'y plonger.

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Très attentif aux détails, que ce soit dans les décors, dans les costumes, dans les accessoires, Huston raconte donc une nouvelle fois les aventures d'Ismael (Richard Basehart, beaucoup trop âgé pour le rôle, mais qui s'en tire plutôt très bien), dernier témoin vivant de l'odyssée du Pequod, dirigé par le mystérieux capitaine Achab (Gregory Peck, petite erreur de casting à mon avis, pas les épaules pour une telle ampleur). Le gars embarque son équipage entier, qui lui voue un culte presque mystique, dans la recherche de Moby Dick, baleine blanche qui lui échappe toujours, et qui lui a laissé de nombreuses séquelles sur le corps, le faisant presque fusionner physiquement avec la bête. Léviathan biblique autant que über-gibier, elle cristallise sa fureur, sa folie, son obsession, ainsi que son rapport au cosmos et à Dieu : on comprend vite que le combat d'Achab est un combat contre Dieu lui-même, un défi lancé à la mort, un acte mégalomaniaque insensé contre le créateur lui-même. Et qu'il ne peut que se solder par un échec. La fatalité pèse sur cette équipée, une sorte d'angoisse existentielle transformée en film d'aventures grand crin. Dès les premières images, avec cet Orson Welles bigger than life, qui vient vociférer l'histoire de Job devant ses ouailles, on sent que le film raconte plus qu'une chasse à la baleine. Et il ne cessera pas de ramener cette histoire dans la mythologie, comme le faisait (beaucoup plus longuement et profondément) Melville, à grands coups de monologues tourmentés d'Achab, de très beaux moments de suspension mystique, de petites scènes secrètes mettant en scène l'Homme face à la sauvagerie de la Nature. Jusqu'à ces scènes finales, spectaculaires, de confrontation avec Moby Dick : des effets spéciaux majestueux, et une façon très puissante de mettre en scène les éléments et la petitesse des êtres en leur sein.

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Car le film est aussi éminemment fun, grâce à ses acteurs, grâce au choix de tronches (Queequeg, le mousse), grâce au sens éternel de Huston pour le spectacle pur. S'il sait s'arrêter pour laisser place à la réflexion ou aux saynètes du quotidien parfaitement perçues, il envoie sévèrement du steak dans les moments-clé. Il sait également tenir compte de l'aspect documentaire du roman, montrant comment on découpe de la baleine, comment on monte à un mât de misaine, ce que lisent les marins, etc. Il sait rendre très tendues certaines scènes, comme ces cris d'oiseaux presque fantastiques qui précèdent le saut de la baleine, ou cet homme qui tombe, raide, dans la mer et qu'on oublie aussitôt ; ou encore ce passage, sidérant, où une lumière verte s'empare de tous les objets du bateau, et qui fait vraiment verser Moby Dick dans le fantastique. Bref, on a là un petit chef-d'oeuvre d'intelligence, une adaptation très valable, et un film satisfaisant à tous les niveaux de lecture.

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