"Epilée ou non n'a pas changé grand-chose en ce qui me concernait. Je me suis laissé faire comme à l'accoutumée, je me suis assez vite sentie détachée, absente, j'ai fixé le plafond l'esprit vide tout en lui caressant la nuque.
Je pensais que si ce n'était pas plus dur, le mariage ne constituait pas une épreuve si terrible."

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"Les urgences étaient bondées, il y avait un embouteillage de civières à roulettes, une ambiance de soldes."

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"J'ai donné les cendres de mon père aux gnous."

9782070143207,0-3146899Le Djian nouveau est arrivé et les premières pages sont assez gouleyantes : on a même l'impression qu'avec le temps, après une lente évolution, le style de Djian est devenu une sorte de cep noueux, coupé au plus court. Il ne s'emmerde désormais plus avec les signes de ponctuation (restent les points et les virgules, ultimes résistants), ni même plus vraiment avec les espaces entre les paragraphes (sauf quand ça lui prend). Les premières pages sont en cela assez admirables : des phrases sèches, efficaces, des situations qui apparaissent comme des flashes, comme si on zappait d'une scène à l'autre, un climat qui fait froid dans le dos (Djian se remet dans la peau d'une femme, une jeune fille, ce qui lui avait déjà plutôt réussi dans Oh...). On fait donc la connaissance de cette Myriam un peu perdue (sa mère l'a quittée très tôt, son père est un mur, son voisin la viole, son frère est à la rue : l'ambiance est rugueuse comme un sol en ciment), une jeune femme qui semble facilement malléable, terne, fruste, qui prend autant de plaisir dans l'acte sexuel (même quand elle est, par la suite, consentante) qu'à manger de la purée Mousseline à l'eau. On est dans une veine brute de chez brute et on apprécie franchement ce début de roman qui part comme une bombe : fi des répétitions (Djian avait pris la curieuse habitude de faire un dialogue en répétant dix fois de suite le même mot), gestion assez admirable des ellipses (on passe parfois un peu du coq à l'âne, d'un endroit à un autre sans transition (pas même un espace donc), d'une situation à une autre en deux temps trois paragraphes (poum elle se marie, poum elle a un gosse, poum elle erre dans un appart...) ; on a le sentiment que l'ami Djian nous brusque, nous oblige parfois à attendre deux trois indices pour que l'on remonte nous-même le fil narratif (ah ouais d'accord, le fils était parti, on le retrouve 2 pages plus loin et c'est maintenant qu'on nous explique qu'il était revenu, ok, ça marche mon Philou) et c'est à la fois assez déstabilisant et plaisant. On se demande d'ailleurs s'il parviendra à tenir le rythme sur l'ensemble du roman.

Bien. Même si la chose se lit d'une traite, il faut reconnaître qu'on est un peu moins bluffé par disons, grosso modo, toute la seconde partie. On a l'impression que Djian a "repris possession du cerveau de son héroïne" (elle était totalement perdue, hagarde, elle est devenue une héroïne djiannesque au taquet, capable de faire de l'ironie et de gérer des situations, des individus incontrôlables), qu'il a baissé le pied au niveau des ellipses (il en reste quelques-unes, éparses, mais l'on est retombé globalement dans une narration beaucoup plus "classique"), qu'il est revenu à un contexte beaucoup plus "familier" (de l'atmosphère sociale rugueuse, on est passé tranquillou à l'ambiance fiesta, tournage de film, avec de la drogue qui circule, des accidents (Djian et l'hôpital, une longue histoire d'amour), des morts plus ou moins soudaines (on peut finir gelé dans un jardin chez Djian, c'est la base). Certes (je viens de me taper la mini-interview qu'il a faite sur le site Gallimard), il ne voulait pas tomber dans le misérabilisme, voulait montrer une jeune femme capable de saisir sa vie à bras-le-corps... Mouais, seulement il était dans une certaine veine psychologique pour son héroïne et il semble en avoir changé en cours de route, comme ça, juste pour le fun (en mettant cela sur le dos des ellipses : ouais, elle a vachement changé, c'est clair, comment, pourquoi ? Ben, c'est dans l'ellipse justement). C'est un peu dommage car on aimait franchement cette veine beaucoup moins rigolarde et fanfaronne des premières pages. Rallions-nous à ce départ prometteur, puis dispersons-nous...   (Shang - 05/03/16)


Oui, le gars tente des nouveaux trucs à chaque fois et en oublie d'autres. Cette fois, donc : travail sur l'ellipse, tentative d'embrasser toute une existence et non plus une tranche de vie, et abandon des signes de ponctuation autres que le point et la virgule. On sourit devant ce qu'on considère comme une coqueterie, mais Djian a l'air de trouver ça révolutionnaire ; si il veut. Pour ma part, je suis un fanatique du point-virgule, il sait pas ce qu'il perd. En attendant, je suis assez d'accord avec mon Shang : oui, cette première partie est assez bluffante, Djian parvenant à rendre très lisible une trame qui s'amuse vraiment à nous perdre : il faut attendre souvent plusieurs lignes pour comprendre de quoi il est question, ce qui s'est passé, voire qu'on a franchi plusieurs mois sans s'en rendre compte. Ces tentatives n'handicapent pas la lecture, fluide, agréable. On regrette que notre ami ait perdu tout son humour et se prenne un peu pour Djian (ce qui transparaît dans les agaçantes interviews récentes où il se met à donner des leçons d'écriture, on l'aimait bien quand il était plus modeste et retiré), mais on aime cette ampleur inédite chez lui. La trame, bien sûr, on s'en cogne, on est chez Djian ; n'importe que la musicalité des phrases, et de ce côté-là c'est réussi : ce roman s'apparente plus à une symphonie classique qu'à un morceau de rock auquel il nous avait habitués, mais ça sonne bien quand même.

C'est vrai, on se désintéresse prograssivement de la chose. La protagoniste, vraiment peu sympathique, arrête de nous intéresser quand elle devient un peu trop chargée de sens, d'intentions, quand elle devient en charge de représenter un certain état de la Femme Moderne, etc. On l'aimait bien en "femme sans qualité" dans la première moitié, moins en femme libérée assumant ses orgasmes et ses ambiguités. Peut-être parce que le style "blanc" de Djian peine à donner une quelconque émotion à ce pesonnage : difficile de pratiquer une écriture presque mathématique, très maîtrisée formellement, et en même temps un lâcher-prise dans la trame. Oui, la deuxième moitié est du coup un peu relâchée, un peu bâclée, comme si Djian avait changé de projet en cours de route. Comme c'est toujours aussi dénué d'humour et presque mortifère, on se retrouve avec un bouquin qu'on ne sait par quel bout prendre, bancal et hétérogène. Je préfère après tout les fantaisies mineures récentes du sieur à ce bouquin un peu prétentieux et aux yeux plus gros que le ventre.   (Gols - 29/03/16)