la-ligne-des-glaces

Bien que l’on ait (surtout actuellement) une expérience aux antipodes, il y a chez Emmanuel Ruben une façon d’aborder la « vie d’expate » qui nous le rend rapidement proche. On s’amuse particulièrement lors de la première partie du roman à s’intéresser aux espoirs, aux attentes de ce Volontaire International, des attentes qui sont rapidement suivies des premières désillusions, des premiers coups de cafard… Pas question pour son héros, Samuel , de vivre « à la Française » (et surtout de de se taper tous les soirs ses collègues, ses compatriotes et leur discussion qui tourne méchamment en rond), celui-ci se mettant rapidement à arpenter les petites rues de ce mystérieux (…) pays balte, à picoler le soir dans des bars louches, à faire des rencontres plus ou moins affriolantes… S’il prend à cœur, tout du moins au départ,  sa « mission » (définir une improbable frontière maritime), celle-ci s’avère tellement retors qu’il ne tarde pas à se demander qu’est-ce qu’il fout dans cette région : il commence, malgré de blondes amours, à trouver le temps un peu long dans ce petit pays aux confins de l’Europe où l’hiver dure  au moins trois ans… La seconde partie dérive quelque peu sur un questionnement plus en profondeur (mais aussi un peu moins passionnant) sur l’histoire de ce petit pays, sur les ethnies qui disparaissent progressivement ou survivent difficilement, sur les massacres (juifs) qui ont eu lieu dans un passé pas si lointain, sur l’évolution (peu reluisante) de cette nation qui fait désormais partie de l’Union européenne. Si l’on prend toujours un certain plaisir à suivre les annotations précises de notre voyageur avide de découvertes (Ruben a définitivement plus de vocabulaire que Djian… C’est la ptite pique du matin), on sent que l’ouvrage perd un peu en rythme.  Il est de moins en moins question des états d’âmes de notre exilé et de plus en plus de l’âme de cet Etat. La dernière partie, aux allures de grandes bacchanales, mêle avec un certain talent, rêve et décadence, tradition et ultra-modernité comme un voyage merveilleux en terre inconnue, une terre inconnue qui se trouverait tout près du gouffre… On apprécie la perspicacité de ce jeune héros, partageant à la fois ses doutes, ses petits instants de gloire et sa lucidité. La petite histoire de cet étudiant en géographie tente ainsi de se mêler à la Grande et même si notre ami semble parfois un peu perdre sa voie, s’égarer en route, ce voyage littéraire vaut indéniablement  le coup - Ruben a l’œil et souvent le bon.