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Il me semble que ce film constitue un douloureux souvenir pour mon camarade Shang, et un souvenir assez émerveillé pour moi. Revision, donc, de cet objet absolument frapadingue et ovniesque, histoire de vérifier. Eh bien, c'est moi qui avais raison : quelques années après, le film n'a rien perdu de son aura, et il reste toujours absolument seul sur Terre, jamais personne (pas même Weerasethakul lui-même) n'est parvenu à marcher sur le même terrain.

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Je suis le premier à reconnaître que les films de Weerasethakul ne sont pas super simples à regarder. Celui-là comme les autres a ses côtés chiants, ses côtés poseurs, ses côtés un peu too much. La première moitié, surtout, est un peu crâneuse, dans cette volonté de brouiller les pistes, de mélanger les éléments de sa trame pour mieux nous perdre alors que, finalement, tout ça est assez simple : on assiste à l'amour naissant entre un soldat et un paysan, pas de quoi en faire un plat. Le bon Api, lui, met son point d'honneur, pour le pire ou le meilleur, à tisser cette tramette avec le fil de l'onirisme, dirais-je : dès cette première partie (placée sous le signe d'une scène primitive mystérieuse, où on retrouve un cadavre dans la jungle), tout semble regardé comme dans un rêve éveillé, tout arrive par flashs désordonnés, sans explication, sans suite logique : c'est très beau, parce que le film vous enfonce doucement dans cet assoupissement voulu, dans cet état d'hébétude qui favorisera le trip de la deuxième moitié ; ça peut être aussi un poil destabilisant et ennuyeux, c'est exact. Mais avec ses longs plans, avec cette radicalisation dans la façon de raconter, mais aussi avec ce magnifique regard sur les hommes et sur la nature, Weerasetakhul organise une mise en scène risquée mais payante : il prend le risque de nous perdre, voire de nous agacer par tant de lenteur ou de scènes décalées ; mais si on accepte ce rythme lentissime, si on accepte de ne pas tout comprendre, notre cerveau est fin prêt pour ce qui va suivre.

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A la moitié exacte du métrage (le film est de toute façon très "géométrique" malgré son aspect onirique, construit autour d'un complexe écheveau de parallèles, de chiffres, de scènes en miroirs), on vire brusquement : le paysan a disparu, peut-être changé en animal sauvage, et le soldat le poursuit dans la jungle, dans une quête pas loin de rappeler Le Coeur des Ténèbres de Conrad. Et là, les amis, on touche au sublime : symphonie de bruits naturels d'une bouleversante beauté, occurences du fantastique réglées au millimètre, rythme hyper-tenu, science du cadre qui met en valeur chaque parcelle de la nature, c'est un festival visuel, sonore, impressionniste qui vous ensevelit dans votre canapé. Le film parvient vraiment, là, à toucher à la texture des rêves, et ce long cauchemar éveillé prend peu à peu des allures de fantasmes gay qui confinent à l'expérience chamanique. Si bien qu'on se demande, tant cette partie semble plus "incarnée" que la première, si celle-ci ne serait pas celle de l'imagination, plus que celle-là. Où est la vérité ? Dans cette relation amoureuse somme toute banale ou dans cette quête intime et sauvage ? Qui rêve l'autre ? Weerasethakul parvient à parler de ça, de ce qui fait la nature des fantasmes et des pulsions sexuelles, de l'identité amoureuse, de notre rapport à l'animal en nous, sans jamais faire de psychologie, en restant sans cesse du côté des corps et de la moiteur de la jungle. C'est sublime, même si une grande partie échappe, même si on sent bien que quelque chose, qui a sûrement trait à la différence de culture, refuse de se déclarer. Quelque chose qui a à voir avec le conte, avec la légende, avec l'inavoué. Indicible.

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