arton4942-8999f6ème tome des aventures hebdomadaires de l'Autofictif, et est-ce justement qu'on est habitués aux fulgurances de maître Chevillard ou que le concept commence à montrer des traces d'usure, le fait est que le charme agit moins qu'au début. Je l'avais déjà dit pour l'opus 5 : Chevillard a perdu en rapidité, en économie de moyens. Là où il savait condenser, envoyer une phrase fatidique de quelques mots dans laquelle chacun était pesé et suffisant, il lui faut à présent un paragraphe complet pour le même (voire pour un moins bon) résultat. Pour être vraiment méchant, c'est un peu à l'image des derniers romans de notre héros : ils deviennent un peu bavards, l'enfouissement sous les mots (thème éternel de Chevillard) confinant maintenant à devenir un défaut plus qu'un sujet. Alors bien sûr, il y a dans cette mouture 2014 nombre de traits impeccablement drôles, et parfois le gars retrouve ce rythme incroyable de jadis ("L'oiseau est le parachute de l'oeuf", point final : c'est suffisant pour être génial et déclencher immédiatement l'imaginaire, côtoyer le surréalisme et la poésie, et faire rire par-dessus le marché). Bien secondé par ses petites filles, pas avares en bons mots involontaires mais déjà chevillardiens, il parvient à retrouver souvent cette naïveté de regard, cet univers très personnel où se côtoient un bestiaire invraissemblable, quelques jeux de mots imparables et le quotidien le plus trivial. Qu'il parle de ses contemporains de bistrot, de la girafe ou de son peigne, il est la plupart du temps renversant.

Il l'est moins quand il devient plus sérieux (ce recueil est plus grave que les autres, gagné par une vraie hantise de la mort, de la vieillesse, de la panne d'écrivain, du succès qui ne vient pas), dans des sorties un peu fatigantes à force ; il l'est encore moins quand il s'attaque avec rage à d'autres écrivains (malgré la viabilité de ses cibles), attaques où il se montre étrangement superficiel et supérieur. On aime quand il dézingue les mauvais romans dans Le Monde toutes les semaines ; ici ça vire un peu au règlement de compte, et on soupçonne un poil d'aigreur dans cette colère ricanante pas digne de lui. Surtout, on cherche en vain cette écriture d'ailleurs, ce style qu'il avait trouvé et qui nous sidérait chaque jour par sa finesse, son intelligence et son originalité. C'est affreux à dire, mais ce "journal" devient presque banal, ressemble même parfois à d'autres (celui de Calaferte entre autres, dans les moments les plus noirs, ce qui, c'est exact, est une qualité). Mais si Chevillard se met à ressembler à quelqu'un d'autre quà Chevillard, je vais pas être d'accord, je le préviens. Alors, deux solutions : écrire moins souvent, ou arrêter l'Autofictif. Deux solutions que je refuse. Je suggèrerai donc plutôt au bon maître de ne pas faire attention à mes grincheries, et de tracer sa route : il m'aura de toutes façons toujours comme lecteur.