9782234088917,0-8094657Tous les ans, on a un petit Chevillard qui tombe dans notre giron, de quoi retrouver foi en la littérature contemporaine. Même si le gars a indéniablement baissé depuis une petite décennie, on ne peut que rester pantois devant cette écriture et cet humour. Cette fois encore, il nous bluffe avec un livre qui aurait tout pour être un pensum érudit et poussiéreux. Fidèle à la collection "Ma nuit au musée" lancée par Stock, le compère demande à être enfermé au sein du Museum d'Histoire naturelle de Paris, et plus particulièrement dans la salle des espèces disparues. On connaît l'amour immodéré de Chevillard pour les animaux, quelle que soit leur espèce, on sait par ailleurs que ses meilleurs livres ont été inspirés par les orangs-outans, les hérissons, les tortues et autres : on ne peut que se précipiter sur ce nouvel objet qui va donner toute leur voix au dodo et à ses collègues tombés sous les coups du réchauffement climatique ou de la chasse intensive. Voici donc notre Chevillard armé de sa lampe frontale et de sa plume s'installant auprès des animaux empaillés du musée. Ce qu'il en rapporte est un livre joyeusement désordonné mais toujours hilarant, qui rivalise d'invention et d'imagination. Je ne sais pas comment il fait, mais il a toujours le don pour extirper l'idée la plus folle et la plus drôle des choses les plus insignifiantes.

Ici, entre une réflexion sur la taxidermie, un portrait du regretté aepyornis (un émeu de Madagascar), un essai sur la corne du rhinocéros, une déclaration d'amour au singe Nénette ou une réflexion sur l'extinction de l'humanité, le cerveau du bougre crépite comme rarement. Franchement, à chaque phrase, à chaque nouvelle idée (et il y en a 10 par page), on est fasciné par cette imagination illimitée, et par cette façon toujours élégante, toujours raffinée, de nous la donner à lire. Le style chez Chevillard, signifie quelque chose, les mots sont importants, leur agencement affaire d'esthète. La lecture de ses livres s'avère toujours un moment exigeant, il faut arriver à pénétrer dans cet univers unique, à percer le mystère de ces phrases savantes, à capter la drôlerie irrésistible qu'elles développent. En gros, c'est de la littérature, au sens le plus noble. Mais c'est grâce à ce livre de commande (quoique... les pages sur l'origine du projet sont également délicieuses et inattendues) qu'il renoue avec une écriture joyeuse et légère, après quelques livres plus douloureux, sans jamais perdre de son style érudit et acrobatique. Cette apparente joie ne l'empêche pas d'être doucement mélancolique à certains endroits, notamment dans toutes ces transitions "rêvées" où il se retrouve tout à coup dans la chambre de son oncle, réminiscence de l'enfance qui donne à L'Arche Titanic une pâte légèrement nostalgique et triste. Légère touche noire au milieu de ce bestiaire incroyablement burlesque : voilà un de ses livres les plus drôles, comme l'ont été les 40 précédents.