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Hazanavicius est le seul cinéaste français vivant à me faire vraiment rire (je rappelle que Lelouch est mort), ce qui constitue une raison suffisante pour aller avec bonheur voir chacun de ses films. D'autant que The Artist s'annonçait comme un challenge technique et stylistique à la hauteur du précieux pasticheur qu'est notre compère : retrouver quelque chose de la magie du cinéma muet de divertissement, et réaliser un film entièrement sans parole dans l'esprit de jadis. C'est en grande partie réussi : le film est léger, glamour, délicieux, et surtout techniquement splendide : un noir et blanc contrasté aux petits oignons (Guillaume Schiffman, le chef-op, réussit quelque chose qui ressemble à du Capra, image très nette, éclairages à la studio Harcourt, mise en valeur extraordinaire des visages) ; une musique à tomber (signée de l'inconnu Ludovic Bource, elle est pétillante, tendue, tout à fait dans la veine des muets d'aventure à la Fred Niblo, et est tellement discrète mais nécessaire qu'on dirait que même les silences sont écrits par lui : les scènes où toute la musique s'arrête sont remarquablement gérées dans le tempo, brillamment mises en valeur par cette apparition soudaine du silence) ; mise en scène tonique, très inventive, notamment dans tout ce qui est détails de décors, petites idées artisanales (cette fille qui s'enroule dans la veste de l'homme qu'elle aime, ce duo mignon entre Dujardin et le chien), sens modeste de la narration, et reconstitution des films de l'époque (les parties les plus virtuoses sont celles où on voit les "films dans le film", par exemple ce montage osé entre The Mark of Zorro et des plans avec Dujardin) ; et enfin une chorégraphie ébouriffante sur la fin, même si les deux interprètes sont un peu scolaires dans leur façon de bouger (Bejo compte ses pas, ça apparaît à l'écran, et Dujardin est tendu). Totale satisfaction, donc, sur l'aspect visuel de la chose.

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Mais le film n'est pas qu'un pastiche : il profite de l'occasion pour raconter une véritable histoire plus profonde qu'il n'y paraît, celle d'un homme qui refuse de "rentrer dans l'ère du parlant", parce qu'il refuse de communiquer. C'est ce qui étonne dans les premières scènes : non seulement les scènes tournées par l'acteur sont muettes, mais le monde qui l'entoure également. George Valentin n'accepte pas l'arrivée du parlant parce que pour lui, comme pour nous, le monde réel est muet. On ne sait plus si le silence du monde est dû à la folie du personnage, ou si on assiste à la projection de son impossibilité à s'exprimer autrement que par les expressions physiques (pour consoler sa femme, il fait des clowneries avec son chien). Très belle idée, assez schizophrène, qui permet de faire baigner ce film de divertissement dans une réelle atmosphère délétère, inquiétante : il y a notamment une séquence de rêve où le monde est soudain sonorisé alors que Dujardin est toujours incapable de sortir un son de sa bouche, assez terrible. Il y a dans The Artist cette petite idée très attendrissante finalement : si les films des années 10-20 étaient muets, c'est que le monde l'était. George Valentin vit dans le silence comme un poisson dans l'eau ; mais quand le monde finit par ne plus lui ressembler, il tombe dans la dépression et la folie. Belle idée, très nostalgique, et qui va de paire avec l'utilisation de quelques grandes figures hollywoodiennes du passé pour donner la réplique à Dujardin : on retrouve par exemple avec plaisir James Cromwell ou John Goodman, qui sont loin de ne faire que de la figuration.

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On regrette, c'est vrai, que le film n'aille pas assez loin dans ce ton amer, et que Hazanavicius reste trop souvent dans le brillant hommage au cinéma du passé. The Artist reste un bon petit film réjouissant, mais rate quelques marches : par exemple, tout le décorum des films muets est là, mais on n'a jamais l'impression d'un film fait à cette époque-là. La mise en scène et la direction d'acteurs ne ressemblent pas aux films des années 20 : trop de plans, un montage trop serré, un souci esthétique trop prenant, et une gestuelle des acteurs trop moderne : Dujardin est très bon, bien sûr, mais son jeu est loin des Fairbanks ou Novello qu'il entend imiter ; il est toujours entre imitation taquine et hommage, et peine à effacer son jeu contemporain ; j'ai préféré pour ma part Bérénice Bejo, la fraîcheur incarnée, parfaitement en phase avec le style léger qu'on lui demande, et qui ne dépareillerait pas dans un Cukor ou un Lubitsch. Finalement, le projet principal du film, qui était aussi celui des OSS 117 d'ailleurs (faire un film "à la manière de") est presque raté... mais on ne peut qu'aimer malgré tout ce délicieux moment drôle et romantique. Pour une fois qu'un bon film français est nommé aux Oscars...  (Gols 10/11/11)

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19806489Pari ambitieux et réussi (Thomas Langmann restant assez imprévisible dans ses choix de production, avouons-le...) que ce film sans blabla (les spectateurs de Liverpool qui ont demandé à être remboursés ne sachant point qu'il s'agissait d'un muet !!!... Allez au stade, les gars...). C'est vraiment une belle idée que celle de ce personnage frappé de mutisme (véritable déformation professionnelle s'il en est) incapable de discuter avec sa femme et qui reste enfermé... dans sa boîte. L’avènement du cinéma parlant est joliment mis en parallèle avec le crack de 1929, tout le monde de George Valentin s'écroulant, tout un monde - cinématographique et économique - s'effaçant comme pour laisser la place à un monde désormais plein de bruits... et de führer (j'ai encore des heures de sommeil de retard, j'avoue...). Le cauchemar du gars Valentin est en effet un grand moment (le bruit de ce verre comme un futur écho à sa plongée dans l'alcool), tout comme l'idée de son ombre projetée sur l'écran (alors qu'il est devenu, par la force des choses, l'ombre de lui-même), une ombre qui refuse de lui obéir (le monde n'est plus "à son image", star oubliée totalement aphone dans ce monde du parlant), ou encore, sur la fin, la subtile utilisation de ce carton avec le mot "bang !" (l'utilisation du son aurait empêché toute ambiguïté), magnifique petit twist en conclusion du film qui se passe, forcément, de commentaires... Bérénice Bejo (excellente, elle mériterait également son ptit prix) et Jean Dujardin sont à l'unisson pour nous faire vibrer en silence et la jolie idée salvatrice de la comédie musicale devrait obliger Hazanavicius (eh ouais, po le choix mon gars), décidément touche à tout, à en faire le sujet de son prochain film... Les clins d'oeil au muet sont souvent sobres (ces magnifiques escaliers langiens ou cette salle "fantomatique" et diablement "expressionniste" - filmés de façon légèrement décadrée - où s'entassent les anciennes possessions du George) et la lumière est toujours intelligemment utilisée pour venir, notamment, légèrement éclairer le personnage principal au milieu d'une foule. Silence movies are not dead, thanks frenchies !  (Shang 21/01/12)