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On a essayé de nous faire croire qu'Howard Hawks était mort ; il en reste pourtant de bien beaux morceaux dans ce superbe film de Fincher, qui décidément est devenu bien intéressant depuis quelques temps. Prenant comme base un prétexte (dresser soi-disant l'histoire de l'invention de Facebook), il réalise une fresque très ambitieuse assez proche d'une tragédie grecque, dans un écrin classique hyper-class : amitiés, trahisons, ascension, soif de pouvoir, déchirement de l'enfance... tous les ingrédients sont là pour donner un solide objet, et effectivement on l'obtient.

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Hawks, oui, dans cette description d'un groupe soudé par l'amitié qui va exploser sous les coups de sonde du pouvoir ; mais aussi Welles, puisqu'on pense souvent à Citizen Kane dans ce portrait du personnage principal. Comme Kane, Mark Zukerberg est un homme arrivé trop vite au sommet, et comme lui, c'est avant tout un être dont la solitude et l'inadaptation sociale ont fait tout le génie. La grande idée du film, c'est d'insister sur le socle sentimental qui préside à la création de Facebook : le plus grand réseau social du monde a été créé par frustration sentimentale, par un geek qui supportait mal une rupture amoureuse. Le monde de Zukerberg, désintéressé par l'argent, n'est mû que par cela : retrouver la femme aimée, lui prouver qu'il n'est pas un "connard" comme elle le lui dit à la première scène, tenter de créer le plus grand réseau "d'amis" pour ne retrouver qu'un seul être. C'est superbe, et ça donne lieu à quelques scènes absolument bouleversantes comme ce plan final, où Zukerberg tape inlassablement sur F5 pour renouveler son écran et vérifier si la belle lui laisse un message. Comme Kane dans son Xanadu, Zukerberg a érigé un empire pour y enfouir son amour perdu, son enfance, son innocence. L'acteur (Jesse Eisenberg) est formidable, parvenant à jouer les sombres connards fiers d'eux-mêmes tout en suggérant cette fêlure première : il a tout, sauf l'essentiel.

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On voit la part de romantisme contenue dans cette idée. Et romantique, le film l'est, malgré son apparence chicosse et glacée. Les lumières, les décors, tout est clinquant et froid dans ce film, puisqu'on y voit décrits l'univers superficiel des étudiants bourgeois d'aujourd'hui, leurs fêtes, leurs clans fermés, leur fascination pour le fric. La flamme cachée de Zukerberg prend encore plus de beauté dans cet écrin sophistiqué : tout est en toc, sauf les sentiments, bien réels ceux-là. L'amour, donc, mais aussi et surtout l'amitié, la fraternité : tout se résume finalement à la trahison de l'ami d'enfance (Andrew Garfield, bouleversant dans son désir effréné de rester sincère), et du coup au reniement de son enfance. Zukerberg, en s'enfonçant dans l'âge adulte, rejette sans le vouloir, par réflexe, par manque de réflexion, tout ce qui faisait la beauté de son adolescence, à commencer par sa bande de potes, qu'il sacrifie au profit du premier parvenu qui passe (Justin Timberlake, magistral). Dans la scène où l'ami comprend qu'il s'est fait entuber, où il saisit que tout son monde s'est écroulé, on pense à la fin de White Heat de Walsh, pas moins. Les personnages sont forts, les situations encore plus ; quant aux dialogues, ça faisait bien longtemps qu'on n'avait pas entendu une langue si sophistiquée, si brillante. L'écriture est très incisive, drôle ; c'est un gars qui vient de la série télé qui a fait ça, ce qui prouve la bonne santé d'icelle. Bref, je n'ai franchement que du bon à dire de The Social Network, qui fait du classicisme un outil pour mieux comprendre le monde moderne. Je l'ajoute comme ami. (Gols 23/11/10)


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Ce qu'il y a en effet de plus impressionnant, c'est la façon dont ces dialogues s'enchaînent à toute blinde, à tel point que j'ai commencé à me demander si je n'allais pas passer plus de temps à lire ce film qu'à le regarder... A ce petit jeu-là, reconnaissons que Jesse Eisenberg fait preuve d'un (haut) débit de mitraillette proprement hallucinant - et je ne parle même pas de sa façon de taper sur son clavier, il m'a rappelé Chopin - toute proprotion gardée, hein. Zukerberg se voit donc, en début et en toute fin, traité de "trou du cul" (si je puis me permettre de traduire littéralement), un trou de cul dans lequel vont tout même s'engouffrer 500 millions de personnes, ce qui n'est pas rien. Lourdé par sa copine, à la recherche de "connexions" pour pouvoir pénétrer dans les lieux les plus réputés, il va créer, le bougre, le plus gros réseau social, pour finir... par se retrouver tout seul. Le type perdant en route son meilleur pote, on voit facilement toute l'ironie de la chose. A trop vouloir "surfer" sur un succès qui ne tarde point à le dépasser, notre Zukerberg se retrouve avec un vague à l'âme terrible qui en dit long sur, finalement, l'intérêt et le bien fondé de toute "l'entreprise" - ah ouais, le type est richissime mais le pire, c'est que cela ne lui fait apparemment ni chaud ni froid. Fincher n'est pas un manche pour monter son film à vitesse grand V, multipliant flashs-forward et flashs-back avec maestria : le tout défile en un clin d'oeil, pour ne pas dire en un clic, et on serait franchement mal avisé de critiquer cette adéquation du fond et de la forme ; l'oeuvre parvient ainsi à illustrer toute la complexité et la rapidité de ces temps modernes où la technique prend le pas sur les émotions : c'est basique, mais plus simpliste à dire qu'à faire, et Fincher s'en sort, in situ, avec les honneurs. Alors bon - sans bémol, on ne serait plus ce qu'on est... -, c'est vrai qu'au final on a surtout l'impression d'assister à une oeuvre "en streaming", parfaitement maîtrisée sans être capable "d'enregistrer" les réelles aspérités ou la profondeur des personnages - en un mot, on saisit facilement "leur profil", leur moteur (de recherche), sans pénétrer plus en avant leur psychologie... Cela sert certes le propos du film, mais c'est aussi sa limite - ben ouais, comme Facebook, justement - auquel je ne suis point inscrit. Ceci étant dit, on va po refaire le film... (Shang 06/12/10)

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