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Ozu se la joue à la coule et décide de narrer par petites touches la vie d'une douzaine de personnes qui vivent dans le même voisinage. La vie d'un quartier en ces fins d'années 50, tout simplement, avec quatre générations qui cohabitent presque toutes sous le même toit - les cloisons ou les portes des maisons ne semblent point donner plus d'intimité au sein d'une famille qu'entre voisins. C'est drôle, léger comme un/du vent qui s'engouffre dans un caleçon, ça flirte en douceur entre célibataires, et surtout ça cancane.

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Les rumeurs ont tôt fait de naître et surtout de se répandre comme une traînée de poudre : une cotisation qui, dit-on, n'a pas été perçue, et c'est trois femmes qui s'offusquent, une machine à laver qui vient d'être achetée et c'est les soupçons qui pèsent sur l'honnêteté d'une personne, des gamins qui ne disent plus bonjour et c'est leur mère qui est accusée de rancune... Des femmes qui papotent, des maris qui boivent un peu trop (énorme, celui qui se trompe de maison et qui remercie toute la famille, pas la sienne, de l'avoir attendu) et des gamins qui font les 400 coups : entre concours de pets, crise de colère pour avoir la télé et petite fugue. Deux enfants décident d'ailleurs d'être complètement muets (on leur reproche de parler pour ne rien dire, ils rétorquent qu'ils ne sont point les seuls, les adultes passant leur temps à échanger des banalités) et ils sont hilarants dans leur façon de jouer le jeu jusqu'au bout. Ces petits mots de tous les jours (les "bonjour", "au revoir", "il fait beau"...) qui ne payent pas de mine sont en fait le vrai sujet de cette histoire : des petits mots banals mais qui donnent chaque jour un sens à la vie, à l'image d'ailleurs de cette oeuvre d'Ozu qui rend gloire à la quintessence de la vie quotidienne. Ces mots, le prof d'anglais les appelle les "lubrifiants" de la vie; sa mère hoche la tête mais lui rappelle que savoir dire enfin "je t'aime" à la personne que l'on dévore des yeux tous les jours, c'est quand même aussi vachement important... Il ne va point sauter sur sa promise mais faire un premier petit pas vers elle, tout en tact, chaque chose en son temps et Ozu le prend.

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Ce film, sur une musique souvent tatinesque, est d'ailleurs un vrai bonheur de tact et transmet son charme à partir de micro-touches (du Ozu pointilliste) qui vont droit au coeur. Un vrai bonheur d'intelligence qui met immédiatement de bonne humeur.   (Shang - 20/10/08)


J'avoue que de tous les Ozu que j'ai vus, Bonjour a toujours eu ma préférence. Il y a quelque chose de simplissime là-dedans, encore plus que dans les autres films du maître, pourtant peu porté à la complexité d'habitude. Le film est tout simplement magique, et brasse plein de thèmes sophistiqués avec une poésie et une sobriété totale.

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Méfiance de l'Occident, peur du modernisme, problèmes de communication entre les êtres, dangers du repli communautaire, difficultés de compréhension entre les générations, apparitions du cinéma moderne dans la tradition japonissime du cinéma d'Ozu : il y a tout ça là-dedans sous des dehors de petite histoire tatiesque sans envergure. Ozu construit avec son quartier de banlieue un monde complètement fermé sur lui-même, bouché par toutes ses issues (un terre-plein, un maigre chemin qui ne mène nulle part, des tas de cloisons coulissantes étouffantes), où tout le monde se connaît par coeur et médit de son voisin, où un mec un peu aviné peut sans problème se tromper de maison, où tout se ressemble. De communication, il n'y en a plus, sauf à échanger des banalités sur le temps ou à dire du mal dans le dos des gens. Mais au sein de ce monde fermé (qui apparaît presque comme une autocritique de son cinéma par Ozu), des motifs extérieurs vont petit à petit "polluer" le décor, depuis la télévision jusqu'au hoola-hop, depuis la musique jazz jusqu'à une reproduction de Renoir ou une bouteille de whisky américain. Si tout ça est encore mal assimilé (le petit qui lâche des "I love you" à tout bout de champ), on sent bien à quel point le monde traditionnel filmé avec malice par Ozu est en train d'être gagné par une autre culture. Qu'il en soit heureux ou non, ça reste un mystère ; mais jamais encore il n'avait si bien fait sentir le confort et en même temps l'oppression de ce monde isolé qu'est le Japon traditionnel.

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La grêve de la parole décidée par les enfants va être le déclencheur d'une série de malentendus et de réflexions des adultes sur l'inanité de leur langage. Mais le plus joli est que Ozu aime ce langage simple, ces "bonjour, au revoir, il fait beau" qui font le ciment des rapports sociaux. Certes, les amoureux secrets n'arriveront pas à se déclarer leur flamme, certes les voisines continueront à médire, certes rien ne s'est vraiment passé suite à cette véritable révolution enfantine. On continuera à pêter à qui mieux mieux et à s'en contenter. Mais avec leur mini-rebellion, les deux mômes auront quand même réussi à mettre à jour une certaine nullité de la communication, et à apporter leur part de critique de cette société.

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Quant à la mise en scène, toujours aussi simple et rigoureuse, elle est un véritable enchantement. A travers cette grammaire épurée (plans fixes parallèles au sol, caméra basse, plans de coupe très simples qui sont comme des virgules musicales), Ozu parvient à déployer un style hyper-précis et pas si transparent que ça. Les champs/contre-champs, par exemple, sont des merveilles d'"illogisme", avec ces regards qui ne sont jamais dans l'axe, avec ces adresses qu'on croit tournées directement vers la caméra avant qu'on ne découvre l'interlocuteur. En annulant les repères dans l'espace lors de ces dialogues, Ozu accentue la solitude de chacun des personnages, qui parlent beaucoup mais sans jamais vraiment s'adresser à l'autre. Et puis il y a ces sublimes ellipses, qui prennent la forme de plans sur l'extérieur ou sur les objets, respirations absolument charmantes qui illustrent le temps qui passe avec une subtilité parfaite. Un bijou de finesse, qui adoucit le coeur et rend tout le monde joyeux (la rombière qui ne voulait pas payer à la caisse est ressortie en aimant tous les gens, la preuve est faite).   (Gols - 16/06/09)

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