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Ayant passé certains extraits de ce film 324 fois à mes étudiants - fin de session aujourd'hui et intégrale en cadeau, bénéficiant en plus de la superbe réédition dans la collection Criterion -, il n'est finalement pas si évident de parler d'un film qu'on finirait presque par connaître par coeur. De la petite séance de drague de Depardieu - ah l'amour, ce "grand oiseau rapace" - au coup de théâtre final qui n'a jamais mieux porté son nom, on reste pantois devant la manière pleine de classe dont Truffaut parvient à faire avancer son récit. Oui, c'est un film en studio, oui c'est un film avec des stars, oui c'est tout ce que Truffaut critiquait vingt ans plus tôt, mais franchement, qu'est-ce qu'on s'en balance devant une mise en scène aussi élégante et un tel charme des acteurs, de la paire Deneuve/Depardieu jusqu'au plus petit personnage secondaire...

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On retrouve certaines des idées fixes du François dans l'obsession de Lucas Steiner, le metteur en scène juif, caché dans les sous-sols du théâtre (démiurge de l'ombre qui dirige ses comédiens à l'oreille : difficile d'ailleurs de ne pas y voir un clin d'oeil à La Nuit Américaine - le sonotone de Ferrand/Truffaut) de mener à bien sa pièce quitte à en négliger parfois sa propre femme (Deneuve, froide puis mutine en un clin d'oeil, absolument parfaite) - les pièces de théâtre sont des métros dans la nuit... ok, ok... Même Marion Steiner semble souvent prête à faire d'énormes concessions pour tenter de sauver le théâtre, tout en gardant tout de même sa dignité (sa façon de garder un sourire de façade devant le journaliste de "Je suis partout" ou sa visite au QG de la Gestapo). Le personnage de Granger (Depardieu, la force et le charme tranquilles), résistant au tempérament brut de décoffrage, rétablit d'une certaine façon l'équilibre entre l'Art et la Vie, en gardant constamment les pieds sur terre, comme un point d'ancrage inamovible dans la réalité.

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L'autre gros point fort du film est l'idée, certes guère originale mais parfaitement gérée, de la mise en abîme que permet la pièce de théâtre vis-à-vis des relations entre les personnages - en ce qui concerne surtout le couple Depardieu/Deneuve. C'est finalement presque uniquement sur la scène qu'ils peuvent donner libre cours à des sentiments qu'ils sont incapables d'exprimer hors-champs. La scène devient le lieu des révélations, l'endroit où chaque individu peut dévoiler son intimité en jouant son personnage alors qu'en dehors, dans la réalité, il s'agit surtout de "garder la face" - Deneuve devant mentir pour protéger Steiner et Depardieu pour cacher ses activités. Il n'y a peut-être rien de vraiment révolutionnaire dans le principe mais l'on passe avec une grande fluidité d'un monde à l'autre, à tel point qu'on se demande souvent si les personnages jouent leur propre rôle ou répètent (c'est vrai qu'à la 12ème vision, on est moins surpris). Il faudrait aussi parler de l'attention de Truffaut pour chacun des seconds rôles qui cachent toujours un petit secret (Maurice Risch, le bon gros régisseur toujours serviable, qui fait croire qu'il a une relation avec la femme qui vit du marché noir, le petit garçon qui plante impunément du tabac (sa réplique qu'il répète trois fois et qui le mène de la rue à la scène, nickel), Sabine Haudepin - Truffaut ne l'a point oubliée depuis Jules et Jim... - en lesbienne opportuniste, Jean Poiret en homosexuel blagueur qui cherche toujours à arrondir les angles...) Personne n'est vraiment d'une pièce, chacun tente, dans un espace réduit, de préserver son intimité, et ce malgré les menaces qui planent (cette caméra qui "flotte" souvent latéralement au cours d'un plan comme si chaque parole risquait d'être interceptée - les murs ont littéralement des oreilles... -, ou encore ces petits accords de violons crispés qui nous font constamment tenir sur nos gardes) et tout cela contribue grandement non seulement à la crédibilité de l'ensemble des personnages mais permet aussi de traduire l'atmosphère étouffante de l'époque. Le film baigne également dans des teintes noires-rougeâtres (une extension du drapeau nazi ?) qui donne une magnifique unité formelle au film. Bref, toujours prêt à prendre un ticket pour cette antépénultième station truffaldienne parfaitement maîtrisée sur toute la ligne.   

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