orange

Je me fends moi aussi de mon hommage, à Kubrick (qui est mort) (il y a 19 ans, certes) avec ce film emblématique et culte qui n'a jamais réussi à m'emballer complètement. A la revoyure, eh bien toujours pas : quelque chose me semble bloquer dans le scénario, surtout. J'admire la forme, ça oui, mais je regarde le film comme un pur objet, et il me semble que le roman de Burgess était beaucoup plus clair dans ses intentions et beaucoup plus habile dans sa construction. Bon, l'histoire de base, tout le monde connaît : l'histoire d'Alex, chef d'une bande de sapajous pratiquant l'hyper-violence, le viol, le meurtre et le saccage et qui se retrouve embringué dans un nouveau système répressif de la délinquance : à force de faire ingurgiter des images violentes au cobaye, on finit par le dégoûter complètement de la violence jusqu'à la nausée. D'abord considéré comme un succès (Alex devient doux comme un agneau), la méthode accuse des carences quand on se rend compte que la société est mille fois plus violente qu'Alex, et que les instances dirigeantes (bourgeoisie, flics) utilisent celle-ci comme arme principale. La monstruosité d'Alex sera alors détournée vers des buts moins nobles mais reconnus : la politique.

cuajHs7j41RiENdWMjimuGyna9A

Une dystopie glaçante, donc, que Kubrick filme comme un film futuriste mais étrangement proche de notre monde : le vocabulaire, si riche chez Burgess, est ici très légèrement détourné pour créer un nouvel argot étrange ; les décors ressemblent à ceux de 1970 (psychédélisme, sexe et urbanisme galopant) mais un peu plus poussés ; les costumes, bizarres combinaisons blanches pour la bande d'Alex, vestiges de costumes du IIIème Reich pour la bande rivale, sont un mélange de passé et de futur ; dans ce monde hétéroclite, les symboles du passé (Beethoven surtout) et les signes de l'avenir s'entrechoquent, et on admire la grande cohésion de l'ensemble. Pourtant, et ce sera la première et la dernière fois chez Kubrick, tout ça a un peu vieilli, la reconstitution fait un peu toc, l'univers créé sent le kitsch et la fabrication. On préfère, à tout prendre, les décors plus "naturels" de prison ou d'hôpital, représentants d'un pouvoir qui, lui, n'évolue pas : les scènes où Alex intègre sa prison sont les meilleures du film, finalement, cette espèce d'acceptation comique de son sort par le personnage, la caricature de ses dirigeants, la simplicité de la construction (qui s'allie avec une réalisation hyper sophistiquée).

590501

Défauts scénaristiques, disais-je, car à mon avis on ne comprend pas pourquoi le système thérapeutique effectué sur Alex s'avère être un échec, et comment le pouvoir récupère la violence à son compte. Il y a un flou dans les motivations du pouvoir : la "guérison" du dingue semble être une réussite, mais sous prétexte que ses anciennes victimes et ses ex-complices se vengent de lui, on la décrète inefficace. De même, dans la dernière bobine, on ne saisit pas ce qui transforme Alex. Peut-être à cause du jeu de McDowell : si ses choix de personnage burlesque, clownesque, ridicule, fonctionnent très bien dans le première partie (Kubrick, comme dans Shining, comprend les vertus de l'humour dans l'horreur, du grand-guignol comme contrepoint de la terreur), on ne saisit pas les raisons de ce jeu distancé sur la fin. Toujours génial visuellement, certes, mais pas logique. Les autres personnages sont d'ailleurs au diapason, depuis les complices d'Alex, grotesques, jusqu'à l'écrivain (Patrick Magee) au jeu grimaçant, en passant par l'aide de celui-ci, mannequin body-buildé complètement ridicule : des choix esthétiques qui ne fonctionnent pas forcément tout au long du film. Ces flous artistiques empêchent de vraiment aimer le film, malgré les indéniables traces de génie qu'il y a là-dedans : la musique (adaptation barrée de la 9ème de Beethoven), la puissance visuelle de certains plans (le discours d'Hitler comme archétype de la violence), le ton incroyablement audacieux de la première moitié (les viols et les tabassages commis au son de "I'm singing in the rain", il fallait oser). On est peut-être là face au moins bon film de Kubrick, c'est-à-dire qu'on n'a droit cette fois ci qu'à un petit chef-d'oeuvre.

1280x720-3Xv