07 mars 2009

Les Enfants du Paradis de Marcel Carné - 1945

vlcsnap_24065Il est comme ça des mythes dont on s'est mis en tête depuis toujours que leur réputation était justifiée, sans prendre la peine de revenir dessus. Mais bon, histoire de vérifier, je viens de revoir cette légende du cinéma français. Le constat est dur : Les Enfants du Paradis, c'est pas terrible. On comprend bien pourquoi ce film a fait le tour du monde, s'attirant de plus en plus de fans : c'est joli tout plein, rempli de sentiments purs, ça donne une image de Paris et des Français toute désuète et gentillette, et c'est en plus écrit par Prévert. Tout pour plaire au plus grand nombre, donc. Mais si on regarde ça avec des yeux d'aujourd'hui, on ne peut que soupirer.

3 heures de bons mots ("Paris est tout petit pour des gens qui s'aiment comme nous d'un si grand amour", c'est si génial que ça ?) distillés par des comédiens au jeu dépassé, on a beau dire, ça fait un peu mal. On s'ennuie comme un rat mort devant ces péripéties attendues d'une poignée de vlcsnap_300238personnages tourmentés par l'amour précieux, et si à chaque poste on trouve du beau monde (Trauner au décor, Kosma à la musique, Barrault, Brasseur, Arletty et toute la clique des acteurs de l'époque à l'interprétation), jamais on ne sort de ce cinéma de papa poussiéreux et finalement bien fade. La faute surtout à Carné lui-même, qui se comporte souvent comme un simple enfant émerveillé devant la splendeur de ses décors ou la réputation de ses comédiens : le film n'est pas dirigé, mis en scène au plus court, toujours au service du seul scénario alors qu'on attendait un vrai regard. J'ai eu beau ouvrir les yeux, je n'ai pas trouvé un seul parti pris dans cette mise en scène sans caractère : de plats champs/contre-champs, des lumières complètement dans la veine de l'époque (ces rais de lumière qui tombent sur les regards, c'est joli, mais tout le monde le fait dans les années 40), des scènes de foule habituelles, et surtout toutes ces séquences au théâtre filmées comme des clichés (un acteur sur scène, le public qui réagit, et on continue dans cette mise en scène binaire pour chacune de ces séquences).

vlcsnap_164399Quant aux acteurs, il sont certes attachants, mais comme témoins d'un type de jeu qu'on n'ose plus imaginer : si Brasseur est vraiment drôle en cabotin à panache, les autres semblent sortis d'un catalogue de clichés (sûrement parce que leurs personnages manquent de profondeur, sont souvent d'un bloc) : Barrault en mime forcément rêveur, Casarès en amoureuse mélodramatique, Herrand en criminel dandy grand crin, ou Modot en faux aveugle sorti du théâtre de Brecht, on a l'impression de les avoir déjà tous vus ailleurs, comme des caractères de comedia que Carné n'arrive pas à renouveler. Peut-être est-ce pour montrer que le monde est un théâtre peuplé des mêmes marionnettes que sur scène, mais ça ne marche pas, ça déshumanise ces personnages. Les acteurs en font trop, leurs dialogues sont trop écrits, trop à l'esbroufe. Quant à Arletty, elle semble figée dans ce personnage un peu plus intéressant de fille du peuple désabusée : son visage a l'air de cire, elle manque totalement d'expression (surtout face à ses partenaires très cabots). C'est une époque, je le reconnais, et c'est vrai que Les Enfants du Paradis est intéressant dans son côté documentaire : comment jouait-on en 1945 en France ? Mais quand on pense qu'à la même époque, Renoir avait déjà signé maints chefs-d'oeuvre, on soupire devant ce vieux vieux vieux cinéma académique.

Bon, je reconnais que le film peut amuser et captiver quand il s'attvlcsnap_18864aque au sujet purement historique du théâtre : il enregistre avec malice la métamorphose du spectacle à l'époque, l'invention d'un théâtre moderne, et surtout les difficiles relations du théâtre populaire et du théâtre littéraire. On sent bien l'effervescence qui régnait sur les boulevards parisiens en ce début de XIXème siècle, et l'importance que revêtait la création d'un nouveau spectacle pour l'ensemble de la population. Comme théâtreux, c'est vrai que c'est un beau témoignage de la puissance de la scène sur le peuple. Mais à part ça, et c'est complètement subjectif (n'allez pas encore une fois vous offusquer dans les commentaires), Les Enfants du Paradis m'est tombé des yeux.

Posté par Shangols à 18:00 - - Commentaires [6] - Permalien [#]



Commentaires sur Les Enfants du Paradis de Marcel Carné - 1945

    casse-toi

    Bravo, pour ce commentaire intelligent! le cinéma de papa, il est vrai, c'est mauvais comme la littérature de maman avec la Princesse de Clèves.

    Et puis comme le dit Houllebec superbement : "Prévert est un con".


    Tout est dit, joué, filmé?



    ol


    Ps : je n'ai pas de mal à ne pas m'offusquer mais à vous lire beaucoup d'amertume me gagne et d'inquiétude pour ces cerveaux où circule de l'eau froide jusqu'au coeur...

    Sans yeux et sans larmes : est-ce bien vous incapable de longues contemplations cinématographiques?

    Posté par missgarance, 01 avril 2009 à 15:09 | | Répondre
  • Rhôô dur

    1) La Princesse de Clèves n'est pas de la littérature de maman : c'est moderne et éternel.
    2) Beaucoup ri au texte de Houellebecq, même si je ne suis pas complètement d'accord avec lui. Il y a de belles choses chez Prévert.
    3) J'espère bien que tout reste à dire, à jouer et à filmer.
    4) C'est bien du sang, et chaud, qui arrive au coeur, d'où ma réaction excessive...
    5) Ce n'est pas parce que je n'ai pas les mêmes yeux que vous que je n'en ai pas ; ils ne pleurent pas aux mêmes choses, c'est tout. Et les longues contemplations cinématographiques me passionnent (voir le sommaire de ce site pour s'en assurer).
    Conclusion : je comprends votre colère. Quand on aime un film passionément, on a du mal à le voir cassé. Votre pseudo montre que vous êtes un(e) fan de ce film, et bien vous en prend. Mon commentaire était à la hauteur de ma déception : j'adorais ce film ado, je ne l'aime plus aujourd'hui. Je savais bien que je déclencherai une ou deux colères avec mon article je le reconnais sans grande nuance. Aimez le film, toujours, toujours, et gardez-le pour vous !

    Posté par Gols, 01 avril 2009 à 17:09 | | Répondre
  • faut que vous le regardiez une troisième fois, aussi bien vous allez changer d'avis, sait-on jamais, et écrire une longue chronique pour démonter vous-même point par point chacun de vos arguments, ce qui nous épargnera la peine de le faire. Allez, un film comme les enfants du paradis, on peut bien le regarder 3 fois.

    Posté par La Hire, 24 avril 2009 à 15:47 | | Répondre
  • Oui, j'essaierai peut-être un de ces jours. Je l'ai déjà vu pluieurs fois, j'adorais ça quand j'étais ado. Mais ne vous génez pas pour démonter mes arguments, j'adore la discussion. Merci pour votre visite, Mister La Hire.

    Posté par Gols, 24 avril 2009 à 16:43 | | Répondre
  • Effectivement

    Je me suis foutu plein de naphtaline en revoyant ce film. Du coup je l'ai remisé dans un bocal à formol.

    Posté par zinjero, 29 avril 2011 à 11:31 | | Répondre
  • Vieille carné

    Oui, hein ? Bien content de trouver un allié dans cette lutte anti-Enfants du Paradis, lutte qui semble bien difficile à remporter tant le film bénéficie d'une aura mythique inattaquable. Je vous consille quand même de revoir Drôle de Drame ou Le Jour se lève, qui ont moins vieilli.

    Posté par Gols, 02 mai 2011 à 13:51 | | Répondre
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