Un "mystère mystérieux", voilà une belle définition par Bertolucci himself de son propre film qui semble traduire pour lui toute l'opacité de la vie politique de l'Italie de la fin des années 70. Le film demeure résolument énigmatique, un genre de "Buñuel réaliste", qui plonge le spectateur dans une multiplicité de doutes, un spectateur qui ne peut toujours parvenir à cerner tous les tenants et les aboutissants de l'histoire. Bertolucci est conscient de cette "punition" qu'il inflige au spectateur qui navigue entre deux eaux; le film n'est pas pour autant particulièrement ennuyeux (ni totalement passionnant, entendons-nous bien) mais parfaitement en accord avec l'idée, le concept de départ du réalisateur, de brouiller les pistes.

432px_Tragedy_of_a_Ridiculous_Man_posterUgo Tognazzi, cet homme "ridicule", est à la tête d'une fromagerie. Il assiste en direct à l'enlèvement de son fils par ce que l'on suppose être des membres des Brigades Rouges. L'histoire se complique quelque peu lorsqu'on apprend que son fils, et sa petite amie étaient eux-mêmes proches de ce milieu, ainsi que le mystérieux "ouvrier prêtre" qui se propose en tant qu'intermédiaire entre les kidnappeur et le père, pour la remise de la rançon. Alors qu'Ugo semble nager dans un épais brouillard, sa femme, Anouk Aimée, non moins mystérieuse, tour à tour d'une pâleur spectrale ou pleine d'énergie, s'active pour réunir l'argent de la rançon. Sans dévoiler plus en avant le film, il est clair d'entrée de jeu que l'on a un peu du mal à savoir à quel saint se vouer : ce richissime entrepreneur, ancien partisan, apparaît à la fois pathétique, conscient de son âge - ses 25 ans sont bien loin derrière lui (magnifiques séquence de début où Tognazzi enfile sa casquette de marin et se rend sur le toit de l'usine) mais aussi touchant par sa volonté et son incapacité avouée à cerner la nouvelle génération; ses relations avec sa femme sont tout autant réduites en peau de chagrin; il semble constamment comme sur un fil d'équilibriste, entre la volonté de garder son entreprise qu'il a montée lui-même et son incapacité à comprendre ce qui se passe autour de lui. Bertolucci complique son intrigue qu'il teinte de grotesque et de bouffonnerie avec l'arrivée de gendarmes et de services spéciaux de Milan dont on ne sait jamais vraiment s'ils sont là pour faire avancer les choses ou les rendre encore plus opaques.

Bertolucci, après une première présentation du film à Cannes, a décidé d'ajouter en voix off les commentaires de Tognazzi sur cette ridicule tragédie (et vice versa). S'il donne ainsi un peu plus de poids à son personnage et à ses actes, il ne cherche en rien à simplifier sa trame qu'il laisse se dérouler avec une certaine logique sans que l'on soit forcément à même de dénouer tous les fils. La relation entre le père et le fils, ou plutôt cette non-relation, est également une des clés de voûte de cet édifice dont on ne sait jusqu'au bout s'il s'achèvera en cauchemar ou en conte de fée. Po toujours évident à suivre, mais intéressant dans cette volonté de perdre malgré lui le spectateur, dans le but, pour Bertolucci, de rester fidèle à sa vision de cette époque trouble. Plus profond et intriguant que l'affiche française ras des pâquettes, définitivement.