love songLes Djian tombent dans les bacs façon métronome, et il ne trompe plus grand-monde en hurlant qu'écrire est un travail hyper-dur et douloureux : il sort régulièrement ses 250 pages par an, et devient un peu le fonctionnaire de la littérature française. Comme tout bon fonctionnaire, il a ses jours avec et ses jours sans. On est plutôt dans un jour sans pour ce Love Song, malgré les efforts évidents du gars. Le roman contient plein de bonnes choses, je ne dis pas, une fin notamment qui vous laisse songeur par son romantisme, son apaisement aussi ; quelques pointes d'humour bien trouvées ; cette façon également de balancer des rebondissements que n'importe quel autre écrivain trouverait impossible à écrire et auxquels Djian s'attaque sans vergogne. On peut y trouver des phrases comme : "Je rouvre les yeux et m'apprête à partir. Les nuages sont orange, l'horizon rouge vif. Je lâche avec précaution la main d'Amanda. Elle dort.", rythmique plutôt jolie et qui est la marque de fabrique de ce roman musical : phrases courtes, plus proches finalement d'un Hemingway que des habituelles références de Djian, recherche d'un tempo très musical (sûrement pour coller avec le sujet, les déboires sentimentaux et professionnels d'une star du rock). Parfois, on est doucement ému par quelques pages, quelques réflexions, et on n'attendait pas le gars dans le genre du pastel, lui qui nous avait plutôt habitué aux eaux fortes.

Mais pour la phrase précédente de la page 99, on doit s'en taper d'autres immondes, comme celle de la page 100 : "Je défiais quiconque de pointer la moindre réticence de sa part à s'abandonner dans mes bras." (on dirait du Eicher). La maladresse de l'ensemble est flagrante. C'est que Djian, comme toujours, se met en tête des petits challenges stylistiques, et que ceux-ci ne marchent jamais : 1/ n'utiliser comme ponctuation que les points et les virgules : les questions, par exemple, se concluent par des points. Et c'est alors que je demande : pour quoi faire ? (exemple, page 121 : "Quoi. Mais qu'est-ce que tu me chantes. Allons donc. Dis-moi ce que tu en penses. Je ne blague pas. Vas-y. Quoi. Qu'y a-t-il. Tu as perdu ta langue.", etc à l'envi. A quoi ça sert. Aaaargh.) 2/ alterner au petit bonheur les temps de conjugaison, passer au sein d'un même paragraphe du présent au passé simple puis à l'imparfait. Là aussi, l'effet est nul et vire même au petit malin quand le compère pousse jusqu'au "nous urinâmes" qui m'a fait sursauter dans mon fauteuil. Ces deux handicaps que Djian s'inflige lui-même résument à peu près la seule ambition littéraire de ce roman, et rendent la lecture hâchée, heurtée, jamais fluide. Comme les personnages et les situations ne sont de plus jamais attachants (le mépris de la vraisemblance coutumier de Djian vire là au grand n'importe quoi psychologique), comme il a l'air de connaître le travail musical comme moi le milieu des skinheads suédois (ça rappelle son roman sur un peintre, je ne sais plus le nom de ce livre, qui laissait songeur également), on se désintéresse bientôt du truc, ce qui est quand même un comble chez Djian : d'habitude on adore ou on rage, mais l'indifférence jamais. Bon, de toute façon il en sortira un nouveau dans un an qui effacera celui-là, alors...  (Gols 03/1013)


djianVoilà, putain, c'est fait, à force de vivre au jour le jour dans un épisode de Lost - la première librairie digne de ce nom se trouve à ... n'existe même pas à la ronde, à force de nous faire croire que les livres seraient la cause de la déforestation en Amazonie et à Madagascar, ben j'ai craqué, j'ai lu un livre sur une tablette... Oh je n'en suis pas fier, croyez le bien, mais le mal est fait... J'eus même, je crois, au début de ma lecture, un stupide sourire de satisfaction en constatant que cet écran lumineux rendait la lecture plus facile (j'ai pas changé l'eau de mes lentilles depuis 6 mois, des têtards flottent à la surface), un fait encore plus évident en cas de coupure de courant, si fréquente sous ses cieux (vous avez déjà essayé de lire aux toilettes à la bougie ?). Ce dernier Djian, sinon ? Oui, mon collègue n'a pas tort... Je rajouterais à la liste de ses critiques formelles ce sale défaut de Djian depuis quelques livres à ne même pas vouloir sauter de ligne entre deux épisodes différents (je ne vois pas l'intérêt personnellement, si ce n'est qu'il faut lire deux fois le même passage pour voir où "ça saute" exactement) et cette terrible manie, sporadiquement, de répéter deux fois les mêmes phrases, comme s'il était payé au nombre de mots (voir page 1 : oui c'est ça qui est chiant avec les tablettes, tout le livre est page 1). Du déjà lu - la gonzesse si chiante que c'est même po la peine d'essayer de la comprendre, son frère homo qui la déteste, le héros au milieu qui tente de faire le lien sans trop y croire... -, des personnages à la psychologie aussi élaborée que celle des personnages de Plus belle la vie (jamais vu, mais je devine), des retournements de situation aussi crédibles que Djian recevant un prix littéraire (oui, bon, je sais...) : planter un couteau dans le ventre d'un type jusqu'à la colonne vertébrale pour... qu'il ne soit plus paraplégique, là, franchement... Djian a-t-il fumé la Bible ? Mais je marche sur le sentier déjà tracé par mon camarade (et je ne parle pas des passages ridicules concernant Brad Pitt, à croire que plus personne n'ose lui faire la moindre remarque chez Gallimard... Sacré Philou). J'avoue tout de même que le gars Philippe a encore quelques éclairs (la tuerie du pigeon chez la dentiste, sans déconner, respect) en parvenant à être parfois aussi fendard qu'efficace : des pages qui s'avalent parfois d'une traite, superbement rythmées... avant de rapidement retomber dans le poussif au détour notamment d'une séquence dialoguée (- Ca va / Il me demandait si ça allait. Oui ça va et toi ça va. Ca va mais toi, ça va vraiment mieux. - à l'envi, sans point d'interrogation comme si Djian avait pété la touche de son clavier ou comme si tous ses personnages étaient sourds). Il tente toujours, sur la forme, quelques fulgurances poétiques avec ses annotations climatiques - parfois cela parvient encore à distraire - et essaie, sur le fond, de nous faire croire (comme un vieux briscard revenu de toutes les guerres avec la gente féminine) qu'un enfant ça apaise... Ouais man, c'est beau cette tendre sagesse... Ne m'en parle pas. Bon ce côté gnangnan, c'est quand même toujours mieux que ce refrain qu'il tente souvent de nous fourguer sur sa vision apocalyptique de l'univers (la puanteur des égouts sur laquelle il insiste lourdement à la fin du roman, on croirait presque qu'il est sponsorisé par Nicolas Hulot). Un Djian aussi inconséquent qu'un refrain (ou une love song) qu'on fredonne... et le pire, dans l'histoire, c'est que le bougre continue de m'amuser. Sporadiquement, disais-je.  (Shang 07/10/13)