9782707314871J'ai un peu de mal avec la première période du grand Eric Chevillard, et Préhistoire m'est apparu comme un de ses moins bons bouquins, un exemple typique de ce que peut donner son système quand il n'est, justement, que système. Quand la virtuosité ne sert qu'à elle-même, quand le concept est si conceptuel qu'il passe avant tout le reste (dont l'écriture), Chevillard se heurte à son propre mur. Il tente ici d'atomiser les règles du roman en nous montrant un récit qui n'arrive pas à se faire. Le narrateur est un guide nouvellement nommé d'une grotte préhistorique, censée contenir des trésors rupestres. Le gars nous propose de nous faire visiter le site. Mais cette visite sera sans cesse retardée par les centaines de digressions dans lesquelles notre gars va se perdre jusqu'à la folie. On apprendra des tas de trucs sur des tas d'autres sujets, mais jamais on n'arrivera à ce cœur du roman annoncé, c'est-à-dire au récit, à la trame, au sujet. C'est donc à une "pré-histoire" de 200 pages qu'on assiste, le but étant de dénoncer la sacro-sainte tentation du récit et de la construction classique du roman, tout en revenant encore une fois sur la thématique chevillardienne de "l'impuissance", de l'impossibilité de dire (qui apparaît dans tous ses livres, avec comme sommet le génial Du Hérisson).

Concept pas nouveau (Beckett et Michaux, les références de Chevillard en sont déjà passés par là), mais que l'auteur pousse ici jusqu'à ses retranchements, réalisant encore une fois un livre expérimental à la fois drôle et angoissant. Bon, sauf que là on s'ennuie passablement devant les vaines circonvolutions de l'écriture, qui virent au simple exercice de jonglerie pas toujours bien tenu. Beaucoup d'idées échappent, les formules sont souvent inutilement complexes, et (même si je comprends bien que c'est le but même du livre), on a l'impression qu'on pourrait couper ou ajouter 100 pages que ça n'y changerait rien. C'est un comble pour un auteur d'habitude si précis dans son vocabulaire, sa construction, son sens de la formule : on sent qu'il est en roue libre, laissant sa main filer sur le papier sans exigence, dévoué uniquement à son concept qui, cette fois fait long feu. Sur la même idée, mieux vaut relire le dernier tiers de L'Innommable de Beckett, autrement plus implacable. Préhistoire est un non-roman trop cérébral et froid pour convaincre.