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Voilà 3 jours que j'ai vu Hors Satan, et je suis encore en catalepsie, la bave aux lèvres et les tripes à l'air. Je le dis tout net : c'est le film le plus impressionnant de Dumont, qui ne nous a pourtant pas habitués au petit monde de Winnie l'Ourson depuis ses débuts. Brutal comme jamais, sec comme un coup de massue, prodigieusement intelligent et beau, voilà le genre de rêve/cauchemar qui vous rentre dans le cortex pour ne plus en sortir, saccageant au passage pas mal de vos fibres nerveuses. Est-ce que ça se sent que j'ai aimé ça passionnément ?

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Poussant son "dreyerisme" au maximum, Dumont nous entraîne sur les pas d'une sorte de SDF-rebouteux-serial-killer-Messie. Celui-ci, quand il n'est pas à genoux et les mains nouées devant le paysage, exorcise des fillettes, réalise des miracles, marche comme un fou le long des routes, et surtout côtoie une toute jeune fille en errance. Petit couple étrange, platonique et fusionnel, mutique et bancal, dont les marches constituent l'essentiel du métrage. Le film se dévoile très lentement, et expose son sujet avec mille précautions : cet homme est en fait un Messie à la Pasolini, capable du meilleur (arrêter un incendie) comme du pire (assassiner tous ceux qui font du mal à sa belle), décelant le démon caché dans les replis de cette campagne somptueuse et dangereuse. On pense bien sûr à Bernanos, mais surtout à Dreyer, donc, dont Dumont ressuscite le ton mystique et sur-puissant, en y ajoutant une couche de modernité du meilleur effet. Le film se cache, ne dévoile rien, ne fait strictement aucune concession au rythme erratique qu'il s'est fixé dès le départ. Oui, c'est très lent, très contemplatif, mais les pics de violence sont d'autant plus sidérants qu'ils prennent place dans ce rythme très mesuré. On ne sait pas vraiment ce que Dumont veut nous dire, au final, avec cet homme mystérieux, sans passé ni avenir, qu'il ne fait que nous montrer dans ses actes sans jamais expliquer ; pas plus qu'on ne saura qui est vraiment cette jeune fille amoureuse de lui. Tout ce qu'on sait, c'est que ce film est empreint d'une lumière et d'une obscurité extraordinairement tenues, que les sentiments sont rendus presque physiques par la caméra de Dumont, et que ce cinéma-là, viscéral, radical, hanté, est bien préférable à celui qui psychologise, explique et rationalise. Dumont a sans doute réalisé là son film le plus habité par la foi, thème qui le tarabuste depuis le début. On voit vivre une sorte de monstre, meurtrier et brutal, et pourtant la grâce qui l'habite, la façon dont la caméra le regarde et regarde avec lui ces décors naturels mythiques, et la puissance de la mise en scène, suffisent à nous faire comprendre qu'on assiste presque à une martyrologie contemporaine.

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Le film est rempli de scènes mythiques, de cadrages incroyables. Dumont est le cinéaste le plus intelligent du monde, qui sait toujours quoi montrer, quoi cacher, et surtout à quelle distance il doit montrer. La profusion de plans d'ensemble, qui montrent ces petits personnages insérés dans le vaste paysage, alternant avec ces portraits opaques sur les visages, induit une rythmique réglée au millimètre. Il y a une séquence splendide où le gars demande à la jeune fille de traverser un plan d'eau pour réaliser un miracle ; le plan commence par la fille de dos, bras écartés, cachant la petite poutre de béton sur laquelle elle marche, si bien qu'on a l'impression qu'elle marche sur l'eau ; puis on suit de profil son évolution, avant de démarrer un travelling latéral qui la suit, puis de faire rentrer le garçon qui la regarde dans le champ... Grammaire vertigineuse, qui brouille les repères de l'espace pour mieux placer les personnages dans une atmosphère onirique, lors même que le film est d'un réalisme brut de décoffrage (le meurtre du beau-père, au début, filmé sèchement). Il y a aussi des jeux incessants de champs/contre-champs qui font exploser les cadres de l'écran (en champ : gros plan sur les deux tourtereaux en train de prier ; contre-champ : les mêmes en plan large de dos, plan qui met en évidence l'absence de la première caméra ; puis troisième plan : les mêmes vus de loin par un troisième personnage qui les regarde d'une colline, et qui fait disparaître les deux caméras... pas simple à expliquer). Il y a surtout cette façon de faire entrer l'inattendu au détour de chaque plan : le film est sans cesse surprenant, on sent que tout peut y arriver, et il en est d'autant plus tendu comme un arc. La scène impressionnante de la rencontre avec une routarde est digne d'un film d'horreur (si Pialat avait fait des films d'horreur, genre). Bon, de toute façon, ce film est inépuisable, autant dans la forme que dans le fond. J'ai fini par dénicher le meilleur film de 2011, passons à la suite. Génial, je l'affirme.

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