Sans_titreLa Porte des Enfers se situe ma foi dans les très bonnes productions gaudéennes, le compère affutant un peu plus sa très belle écriture simple, et livrant encore une fois une trame magnifique, toute en morceaux de bravoure et en personnages forts.

Le style de Gaudé, qui a été parfois bouffé par une trop forte tendance au lyrisme, est ici franchement impressionnant. Impressionnant sans en avoir l'air, dirais-je : phrases courtes, tendues, presque innocentes au demeurant, mais qui construisent un rythme très tenu, qui vous entraînent dans une rapidité de lecture vraiment dopante ; construction en chapitres de quelques pages, ramassée, au tempo parfait, se permettant parfois des audaces presque cinématographiques (on coupe un mouvement de chapitre en deux, pour en décupler l'importance) ; et surtout ce goût pour une écriture "d'aventures" qui fait merveille, quelques formules rappelant les grands auteurs anglais du XIXème siècle ("Le silence s'était installé. Combien de temps s'écoula ? Ils auraient été bien incapables de la dire.") : on a l'impression, dans les plus belles pages du roman (le voyage aux Enfers de deux hommes), de retrouver l'émotion d'un Rider Haggard ou d'un Rice Burroughs des grands jours, ce qui à mes yeux relève du génie. La Porte des Enfers est avant tout un grand roman d'action, auquel Gaudé ajoute son grand talent d'observateur. Les longues descriptions de l'enfer, ou la présence obsédante de la ville de Naples, sont parfaites, les sentiments naissant de l'espace aussi bien que des actions des personnages. Visiblement très documenté, le gars a dû fouiller dans des tonnes de représentations de l'au-delà pour construire ces pages hallucinantes de voyage dans la mort, on navigue de Dante à Bosch avec une beauté d'écriture imparable.

Il y a certes encore quelques tendances génantes à une certaine solennité, on ne se refait pas, surtout dans ce personnage soûlant de mère qui perd son fils : trop énorme, presque grand-guignolesque, elle ne fonctionne pas, rappelle trop les erreurs passées de Gaudé (La Mort du roi Tsongor, Salina), devient trop archétypale. Gaudé ne sait pas s'arrêter, la plongeant dans un lyrisme bigger than life qui lui ôte toute crédibilité, allant jusqu'à la faire se mutiler pour prouver sa grandeur. Mais à part ce point négatif, le roman est superbe, mettant en place des personnages très attachants pris dans une histoire qui mèle mythologie (Euridyce) et réalisme. On s'installe dans ce livre avec délices et on en ressort avec la nette conviction que Gaudé est devenu un grand auteur populaire.