9782702180815,0-8075806Pierre Lemaitre est définitivement le dernier dinosaure de la littérature narrative héritée du XIXème siècle, celle qui a donné les feuilletonistes capable de vous faire acheter le journal chaque jour pour connaître la suite de l'histoire. Si ce n'est pas le dernier, disons alors que c'est un des meilleurs, et qu'il suffit d'entamer Le grand Monde pour s'en rendre compte : un cortège familial qui traverse les rues de Beyrouth, un ou deux traits ironiques, quelques notes biographiques, et vous êtes pris. Vous le resterez jusqu'au bout de ce pavé, Lemaitre parvenant avec une efficacité admirable à vous retenir dans ses filets, par un sens incroyable de la narration, par la force de ses personnages, et par son ton hérité des satiristes et des peintres sociaux que furent Flaubert, Sue, Maupassant ou Dumas.

Toujours aidé d'une excellente documentation historique qui lui permet de rendre crédible son contexte, le compère entame ici un nouveau cycle (qui n'est pas sans certains rapports avec le précédent...) autour d'une famille de bourgeois : les Pelletier, propriétaires d'une savonnerie à Beyrouth, mais qui à l'heure où commence le roman, se voit un peu morcelée : les enfants devenus grands choisissent tous de renoncer à l'héritage entrepreneurial, qui par dépit (Jean, l'aîné, le couillon de base, impuissant et lâche, dont le destin va brusquement changer arrivé à Paris), qui par goût de l'aventure (François qui rêve de journalisme), qui par amour (Etienne qui part retrouver son amour à Saïgon, en pleine guerre d'Indochine), qui par défi (Hélène, la plus rebelle, qui va filer un mauvais coton). Il serait cruel d'en dire plus tant la trame, sur cette base, déploie 10000 intrigues criminelles, politiques, amoureuses, et tant l'imagination de Lemaitre est un atout qu'il importe de ne pas trahir. On avance ainsi de chapitre en chapitre façon série américaine, avec un coup de théâtre gentiment déposé en fin de chapitre pour nous inciter à lire la suite... et bien sûr, on la lira, happé par le rythme incroyable et les trouvailles incessantes du gars. On peut trouver que la somme des événements qui tombent sur la gueule des Pelletier est un peu trop, et que Lemaitre a tendance à y aller fort du rebondissement et du coup d'éclat. Mais franchement : où a-t-on trouvé, récemment un tel plaisir de lecture, un de ceux qui vous font retomber direct en enfance en demandant la suite de l'histoire ? Lemaitre aime les constructions à l'ancienne, nous aussi, et on prend un pied total à se laisser mener par le bout du nez de cette trame mouvementée.

D'autant que loin de n'être qu'un "roman à tiroirs", Le grand Monde est brillamment écrit, doté d'un style certes classique mais très bien tenu. Lemaitre ne se prive jamais de prendre des chemins de traverse si ça peut li donner l'occasion d'exercer son sens de la cruauté, son ironie mordante, sa précieuse dérision. Il y a dans cette poignée de personnages le regard de l'entomologiste, de l'écrivain des classes sociales, du brillant historien des mœurs, et qui sait avec ses constructions et ses choix de mots en faire briller toutes les nuances. Le personnage de Geneviève, notamment, est génial, l'un des êtres les plus abjects que le gars ait inventés, une de ces mégères satisfaites et aigries à la fois, qui ne rêve que d'ascension sociale et est prête à tout pour parvenir, une véritable tête à gifles qui fait bien marrer le lecteur. Chacun des personnages est portraituré façon Daumier, mais la tendresse et l'humanisme profonds de Lemaitre vis-à-vis de ses personnages l'empêchent de verser dans le cynisme. Distillant ses infos historiques avec finesse (jamais on ne sent le poids des recherches, qui durent pourtant être impressionnantes), l'auteur use d'un style d'une très belle fluidité, ne lâche jamais son récit malgré les mille délicieuses digressions : on aime ce Grand Monde comme on aima jadis Les Mystères de Paris.   (Gols - 05/03/22)


Que faire lorsqu'on a fini un livre en vacances et qu'on a un peu la flemme d'écrire dessus ? Simplement attendre que Gols le lise pour ne plus avoir ensuite à trop se casser la tête... Tout ce qu'il dit est vrai, Lemaitre commence une nouvelle trilogie avec un don pour appâter son lecteur. Ce type est un génie du "roman de gare" au sens noble : tu prends le train à Paris et tu finis le bouquin en gare de Vladivostok sans jamais avoir levé les yeux... Bon, c'est un peu pénible de se retrouver à Vladivostok en ces temps contrariés mais au moins vous avez la joie d'avoir lu un bon bouquin... Lemaitre, documenté tel un écrivain américain sur tout ce qui touche l'époque et les lieux concernés, après un départ un peu pépère au Liban, ne tarde point à éveiller notre curiosité... Il y a d'abord ce départ pour L'Indochine du gars Etienne sur les pas de son amant engagé dans l'armée et qui a (malheureusement) déjà eu fort à faire avec les Viet-minh... Et puis il y a ensuite cette envie et cette envolée journalistique du Rastignac François prêt à tout pour se faire un nom dans la colonne des faits divers... Et puis il y a ce bourrin de Jean, marié à une marâtre, qui semble se lâcher quelque peu sur des donzelles fébriles - des petits coups de folie, dirons-nous simplement, qui permettent au bouquin de laisser trainer un pied dans le polar... De l'historique, du romanesque, du policier, Lemaître jongle avec tous les genres et sait toujours comment narrer ses histoires pour nous hameçonner... On a tôt fait de s'intéresser aux trajectoires de ces trois frères qui s'entremêlent avec même, en bonus, l'arrivée d'une petite sœur qui va finir par mettre un peu de piment dans la vie parisienne de ses frangins. Cela n'a rien de génial au niveau de l'écriture mais c'est tout simplement extraordinaire au niveau du souffle romanesque et dans cette capacité à nous plonger dans un temps reculé sans avoir à forcer le trait au niveau des descriptions... Lemaître est un as pour nous dessiner une pléthore de personnages qui prennent rapidement vie sous nos yeux et pour nous mener par le bout du nez jusqu'à la dernière page (après deux mille rebondissements)... en nous laissant sagement attendre sa prochaine provision. Oui, un grand feuilletoniste, definitely.   (Shang - 07/03/22)