9782379411144,0-6997499Mauvaise nouvelle : la vague des livres sur le confinement a commencé. Bonne nouvelle : le premier d'entre eux est signé Chevillard, ce qui, à défaut de clore cette sale période, permet de la passer délicieusement. Le bougre, visiblement bloqué dans ses travaux d'ampleur par le coronavirus, se tourne donc vers la forme courte, exercice dans lequel depuis quelques temps il se montre bien meilleur que dans le roman de longue haleine. Enfermé entre ses quatre murs, il tente de relever ce qu'il y a d'absurde dans cet étrange état de prisonnier chez soi. Et, connaissant son goût pour l'absurde, on peut se douter que ça va être brillant. Dans des textes n'excédant pas 2 pages, comme s'il ne faisait que gonfler un peu ses fameux billets autofictifs, Chevillard passe donc en revue les détails drolatiques du confinement : le retour des animaux sauvages, l'autorisation de sortir strictement réservée à la promenade du chien, l'interdiction d'aller chez le coiffeur, les repas aux enfants confinés eux aussi, la gestion de l'ennui, les occupations qu'on se trouve (ici, l'éducation d'une araignée), tout est la porte ouverte à des délires chevillardesques parfaitement poilants. Son grand truc, c'est de prendre une situation banale, quotidienne, basique, et de la tordre jusqu'à lui faire cracher son aspect ridicule, sa faille humoristique, la présenter sous son profil pathétique ou pitoyable. Il jongle avec une maestria folle avec les expressions convenues, les formes grammaticales, les idées toutes faites pour en faire la matière première de son humour. N'y allons pas par quatre chemins : c'est hyper drôle, on rigole à chaque paragraphe, on est sidéré des chemins complètement inattendus vers lesquels cette prose de fou furieux nous a entraînés, et on est une fois de plus comblés par le sens du style, la connaissance profonde de la langue, de ce gars qui depuis 30 ans n'a jamais été pris en faute. Il en ressort un portrait grinçant de notre bonne vieille société masquée, indignée mais asservie, humaniste mais prête à toutes les vilenies, grande dans son cœur mais petite dans les faits. Chaque texte est de plus accompagné par un petit dessin minimaliste de François Ayroles, et le gars touche souvent juste en un seul trait, ce qui n'enlève rien au plaisir. Le livre ne va pas plus loin qu'une bonne tranche de farce par temps d'épidémie, et ne durera certainement pas plus longtemps que le covid. Mais rien que pour nous avoir fait rigoler comme ça d'une situation difficile et déprimante, moi je dis : je prends.