9782882505897,0-6027104On pourrait peut-être soupçonner un certain acharnement de la part d'Eric Chevillard à vouloir ainsi, tous les deux livres, accomplir son travail de sape envers les écrivains à succès qui constituent ses ennemis (et ceux de la littérature par ailleurs). Voilà en effet trois ou quatre livres qu'il consacre exclusivement à une tentative de démontage des Alexandre Jardin et autres Marc Lévy qui polluent nos rayons de librairie. Si ceux-ci devraient l'en remercier, tout comme le monde des livres en général, cette ironie confine au sadisme, et on se dit que, ça y est, on a compris que ces auteurs-là sont pourris, qu'il faut lire autre chose, et qu'il serait peut-être bon que Chevillard se consacre maintenant à écrire ses propres oeuvres (et si possible, bonnes comme il y a 20 ans...). Bon, ce petit mouvement d'humeur passé, déclarons une nouvelle fois notre émerveillement pour la prose chevillardienne. Qu'il l'utilise pour son propre imaginaire ou pour moquer ses contemporains en tête de gondole, elle est toujours renversante.

On retrouve donc ce fameux Prosper Brouillon, pénible écrivaillon à succès abonné aux têtes de palmarès, à La Grande Librairie et aux lettres de fan. Il est aux prises cette fois-ci avec un polar (et bim sur la tête de Jean-Christophe Rufin, c'est bien fait), et le gars rame, d'autant qu'en plus de la construction de sa trame il doit penser à mille autres choses qui font son quotidien : la négociation de ses à-valoir auprès de son éditeur terrorisé, la réservation de son avion pour un pays exotique nécessaire à sa documentation, la surveillance des gars qui rédigent pour lui ses bouquins, le choix de sa cravate et de son champ lexical pour la prochaine émission de télé... C'est dur, la vie d'écrivain à succès. Pendant ce temps, le polar avance laborieusement, de lieux communs en rebondissements moisis, de personnages caricaturaux en scènes ampoulées. Chevillard cite avec délice les meilleurs extraits du bouquin en train de s'écrire, entrelacés avec ceux de l'autobiographie pleine de suffisance de Brouillon, et ces passages-là sont de purs délices : un modèle d'écriture illisible, amphigourique et bavarde, remplie d'incohérences et de forfanteries, prétentieuse et lourdissime. Pas à dire, quand Chevillard imite les mauvais écrivains, il est génial, son maniement de la langue est parfait. Tout comme sa pratique du double-sens : ses phrases disent souvent une chose pour qu'on comprenne tout le contraire, et il est également parfait pour faire mine d'être admiratif pour mieux qu'on sente qu'il est atterré. On reconnaît dans ses paragraphes alambiqués et prétentieux un mélange entre Jardin et Schmitt, entre Gavalda et Bussi, et c'est jouissif. Quand Chevillard s'intéresse aussi à la psyché de ces écrivains, à leurs comportements d'enfants gâtés, qui considèrent la littérature comme une entreprise lucrative et bien pratique pour draguer, il est là aussi excellent, pointant la vanité totale et la totale absence d'auto-critique de ces cadors de l'édition. Bref, on se marre comme une clé à molette dans ce livre d'une méchanceté totale, tout en regrettant le peu d'effets que devrait avoir ce traité pourtant utile sur le monde des livres : les gens continueront à lire Rufin, ne liront toujours pas Chevillard, et la littérature continuera de pleurer. Il est donc nécessaire de transmettre partout la bonne parole : Chevillard est grand.