m-279-Mercuri-couv-finaleToujours un vrai plaisir de lire un de ces livres, confidentiels peut-être, mais érudits, et qui font de leur érudition tous azimuts la chair même d'un récit curieux, excitant, et passionnant. Mercuri parle de tout ce qui n'intéresse pas les histoires officielles du cinéma, des petits faits, des recoupements, des coïncidences par-delà les temps et les genres, des minuscules anecdotes qui font sens (ou pas) dans l'obscure histoire des films oubliés. Pas si oublié que ça en l'occurrence puisque ce volume tourne autour de la première version des Dix Commandements de Cecil B. DeMille (1923), projet pharaonique traité ici comme tel : le livre s'ouvre sur la magnifique description d'une cité enfouie sous les sables, sans qu'on sache exactement s'il s'agit d'une ville antique égyptienne ou d'un décor de cinéma hollywoodien, si on est dans un roman d'anticipation façon Planète des Singes ou dans le documentaire de l'effondrement d'une civilisation. Le texte cultivera cette délicieuse ambiguïté jusqu'au bout : l'imposant décor construit pour le film servira de support à une longue élégie pour une époque morte, qu'elle soit antique ou moderne, qu'elle s'appelle Egypte ancienne ou Hollywood. De la naissance du cinéma considéré comme un âge d'or désormais enfoui sous les sables, et traité comme tel par l'histoire : Mercuri invente un imaginaire historique nouveau, et fouille archéologiquement cette histoire du cinéma muet, où la démesure d'un cinéaste a pu donner naissance à des villes entières, et surtout à un état d'esprit oublié et disparu.

Holyhood est alors un livre d'histoire(s) au sens plein : il s'agit de considérer Hollywood dans sa plus éclatante santé comme une période de l'Histoire du monde, aussi superficiel et "carton-pâte" eût-elle été. On a alors droit à une foultitude de détails qui tournent autour de ces fameux Dix Commandements : des choses factuelles (le devis "chevaux" que se permettait le mégalo DeMille, ou le nombre de trains nécessaires pour transporter les milliers de figurants sur le lieu de tournage), des faits historiques (les incessants allers-retours entre ce que raconte DeMille et la "vérité" de la Bible), des extrapolations et des hypothèses (les multiples parallèles avec les autres arts, littérature, peinture...), les rêveries pures. Tous menant à cette nouvelle mythologie amenée par ce cinéma muet si iconographique, si magique, et à la démesure d'Hollywood à sa naissance, avec ses excès en tous genres (Kenneth Anger en ombre tutélaire). Mercuri étant un érudit, et un super-geek, il va trifouiller très loin dans les parallèles et les hypothèses : il lui suffit de prononcer un mot pour que celui-ci lui autorise une digression, d'abord mystérieuse, puis soudain pertinente. Le gars s'embarque souvent dans des tours de piste et des acrobaties assez vertigineuses, qui l'emmènent très loin dans les chemins de traverse, avant de retomber miraculeusement sur ces pieds 5 pages plus loin, après avoir traversé une biographie de Robin des Bois, un petit tour dans le statuaire égyptien, une notation sur l'espionnage américain, un relevé sur les effets spéciaux au cinéma et une observation sur John Wayne. Pour ce faire, un procédé idéal : la note de bas de page, ici souvent encore plus importante que le corps principal du texte, et avec laquelle Mercuri joue en vrai pirate de son propre texte, comme s'il le laissait se faire dévorer par le détail, par la digression, par le parallèle. Il faut dire que le bougre s'y connait en "pollutions" littéraires de tous genres : on ne sait jamais si on est dans l'information, dans l'ouvrage historique, dans le catalogue de fantasme (la fake news érigée en figure de style), ou dans un mélange de tout ça, tout comme on ne sait pas si on nous parle d'histoire ancienne, d'histoire moderne ou d'un univers utopique et science-fictionnel issu du choc des deux. Holyhood n'est pas tout à fait Hollywood, le Moïse de Cecil B. DeMille s'éloigne de l'original, ou même celui de son remake de 1956, et cette impression de doublure impacte magiquement tout le texte. Ce qu'on lit est vrai, mais tout est aussi imprégné de fantasme, de ce profond amour pour le cinéma de Mercuri : il le considère comme une succession de faits et de dates, mais aussi et avant tout comme le lieu de tous les rêves, de tous les faux semblants, de tous les mensonges aussi. Ce livre est une merveille de tenue entre les deux univers, celui de la fiction et celui du documentaire, et un petit précis "d'érudition inutile" (et de ce fait primordial) qui poursuit le travail de Mercuri sur la place de la fiction dans l'histoire, entamé avec ses précédents livres. Content d'avoir été parmi les lecteurs de la chose.