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R.I.P. notre bon Jean-Claude, qui sera resté intraitable et incorruptible jusqu'au bout, une bonne raison de lui rendre hommage en me tapant ce petit film qui le représente bien. Parce qu'il parle d'amour fou, de générosité, et de l'inadaptation de cette chienne de vie à ces deux thèmes. Et parce qu'il illustre bien le style de Brisseau, mélange d'amateurisme et de sincérité totale, de goût pour le "genre" américain (ici, le film de braquage, le polar, le film de cavale) et d'un profond ancrage dans le paysage français (ici, le Lubéron, avec ses étendues désertiques assimilées à celles du western). Coup de génie en plus : il arrive à faire bien jouer Stanislas Mehrar. Celui-ci interprète donc un jeune garçon sans filtre, Fred, totalement incontrôlable quand il s'agit d'argent, qu'il distribue à tort et à travers à ses potes ou à des inconnus, quitte à priver sa femme des moyens de leur survie ; celle-ci, une bimbo qui sert surtout à Brisseau quand elle pose à poil dans une jolie lumière filtrée, finit par craquer et se casse ; cette fuite va anéantir notre bon gars, qui va alors entamer une cavale gangstero-sentimentale à travers la France, accompagné de sa meilleure amie / amante et d'un bizarre prince-escroc-dictateur-avocat-inspecteur de l'Education nationale qui le prend sous son aile. Cavale qui le mènera jusque sous le soleil du Sud et les cigales où se déroulera le dernier drame qui mettra fin à sa folle passion. Le trio détrousse les banques comme Shang vide les bouteilles de rhum, en totale impunité, et même quand la police est à deux doigts de les choper, quelques curieux coups du destin semblent les sauver in extremis ; notamment lors d'une des plus belles scènes du film, où une pluie d'objets tombe du ciel sur les voitures des flics, et où un incendie hyper-esthétique vient une fois de plus les tirer d'affaire.

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Ce qui est sûr, c'est que le cinéma de Brisseau ne ressemble à aucun autre, même s'il s'appuie sur des motifs éternels. On passe d'une émotion à une autre à la vitesse gand V dans Les Savates du bon Dieu : on est parfois émerveillé par la pureté des personnages, notamment le principal, sorte de bloc d'amour brut, obsédé par son échec et par la femme qu'il aime, hanté par les visions érotiques de celle-ci jusqu'à ignorer totalement les avances plus que frontales des donzelles qui l'entourent. Son idée fixe définit le personnage, mais il est complexifié par son rapport à l'argent et à la vie tout court : quand il braque une banque, c'est pour lancer les billets en l'air pour la populace qui l'entoure, en un geste façon Robin des Bois complètement démodé auourd'hui, mais plein de panache. Il regarde tout ce qui lui arrive avec un regard de chien battu, presque indifférent aux coups du sort : ce qu'il veut, lui, c'est retrouver son Elodie. Mais le film ménage aussi beaucoup de portes de sortie vers l'humour, notamment avec ce personnage improbable de Maguette, ange gardien et conscience de Fred, à l'origine de scènes burlesques parfois ridicules (son intervention dans une classe de musique est presque gênante tant elle est décalée) parfois lumineuses. Calme quand Fred pète les plombs, il est en quelque sorte l'inverse et le double du héros, très joli personnage hors de tout. Enfin, l'érotisme est là, bien sûr, mais c'est vraiment là où le film pèche, raclant des images ringardes avec des jeunes filles fraîches tel le vieux pépé moyen.

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Surtout le film sait parfaitement s'ancrer dans un territoire filmé comme jamais : ici la banlieue échappe à tous les clichés. Sans nier son aspect morne et pourri, Brisseau la filme comme un paysage où l'enfance est possiblement joyeuse. C'est assez ahurissant de voir comment le film jongle ainsi avec un réalisme "sec" et un univers de conte de fées assez barré, entre les Pieds Nickelés et l'intervention marxiste : les braqueurs sont avant tout préoccupés à redistribuer leurs richesses, dans un geste anachronique qui réchauffe le coeur. Plus que le fric, c'est la culture qui est le moteur de l'apprentissage de Fred : en apprenant à lire et à comprendre les poètes, il accepte de renoncer à cet amour un peu égoïste, un peu idiot, qu'il vouait à Elodie ; son dernier geste envers elle sera celui de l'apaisement, magnifique moment. Fred se détachera d'elle peu à peu, et ouvrira les yeux sur son vértable amour, loin de tout fantasme : superbe personnage également que cette dévouée Sandrine, rohmerienne en diable et très touchante dans son approche de cette grande brute. Le film ne se prive pas par ailleurs, malgré son manque de moyens, pour nous balancer quelques scènes violentes, s'arrimant de toutes ses forces à un cinéma de genre noir (la scène du règlement de comptes n'a de ce point de vue rien à envier à celles de ses modèles ricains). Le tout mélangé donne un film savamment mis en scène, porté par un scénario de bric et de broc, solidement interprété et surtout baigné de la lumière solaire du Lubéron, qui en adoucit les inspirations sombres. Un beau film fiévreux.