Peeping_Tom_Alessandro_Mercuri_editions_Leo_ScheerVoilà un objet doucement barré qui nous tombe du ciel (en fait, de la Poste, merci, ami), qui navigue à vue sur des cordes aussi fines que belles en funambule du style et de l'inspiration. Des inspirations, il en a plein, le gars Alessandro : son bouquin aborde aussi bien l'architecture selon les castors, Mandrake le magicien, Schopenhauer, les cartoons gore, le système solaire ou Piero della Francesca. Autant de motifs et de thèmes qui s'entrechoquent façon collage dans un recueil, de textes philosophiques ayant pour thème principal (et assez flou) : le regard, le titre du livre annonçant clairement la couleur. Forcément, c'est inégal, puisque ces textes sont très différents, du plus léger au plus érudit, et ont été publiés à différentes époques dans des revues différentes. Mais l'intelligence du propos, l'originalité de la pensée et l'humour décalé y sont de mise, ce qu'on apprécie. Ce bouquin ressemble à une sorte d'installation plastique, entre textes et photos-montage (dont certains valent vraiment le coup d’œil), entre grand sérieux (le trop touffu texte sur Schopenhauer et Hegel) et fausse légèreté (le meilleur : cet immense barrage de castors choppé un jour par Google Earth, et qui pose la question de l'art animalier ; cet autre, excellent, sur les dessins animés gore, qui questionne notre rapport au rose-bonbon et à la violence). On valse avec plaisir au milieu de ces miscellanées précieuses, qui donnent l'impression de manipuler un traité de philo comme on feuillette un magazine. On picore, on savoure, et on finit par se rendre compte de la puissance cachée de ces textes qui préfèrent questionner que donner des réponses : aller fouiller derrière les apparences, faire s'effondrer quelques vérités premières, et mettre à jour une "philosophie parallèle", plus visuelle que littéraire, qui prendrait en compte le flot ininterrompu des images et des informations généré par notre civilisation, comme si Deleuze était de retour à l'ère du 2.0. Aussi drôle que futé, aussi troublant (le très beau chapitre sur Mandrake) que futile, un livre étrange et nécessaire.