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Il semblerait que les premiers pas de l'homme sur la lune n'aient pas été filmés par Kubrick comme le veut la légende, mais par Damien Chazelle, qui après son nanar sur la batterie et son beau film musical, change encore une fois de route, et nous propose un biopic grand crin sur Neil Armstrong. Le gars s'y montre à la fois assez talentueux et un peu maladroit, d'où une impression mitigée à la sortie du cinéma.

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La vie d'Armstrong, en-dehors de son exploit lunaire, est bien peu intéressante. Certes, il a bien perdu une fille en bas âge, mais cet événement n'affecte en rien sa mission. C'est pourtant autour de ce trauma originel que Chazelle organise son portrait de cet homme froid et mutique. L'obsession d'Armstrong n'est pas après tout de fouler le sol lunaire, mais d'y déposer un bracelet ayant appartenu à sa fille (élément véridique ?), et son incommunicabilité de façade ne fait que cacher cette profonde douleur qui ne l'a jamais quitté. Anecdote qui, on l'imagine bien, donne lieu à pas mal de séquences mélodramatiques du meilleur effet. Gosling est dirigé vers le plus d'opacité possible, rien ne transparaît sur son visage légendairement inexpressif (j'aime bien cet acteur, notez : il parvient à rendre intenses des personnages sans expression), chaque accident de sa vie, chaque émotion, chaque drame semblent passer sur lui comme sur de la glace. Il y a quelques jolies séquences dans ce sens : son incapacité à parler à ses enfants la veille de son départ incertain pour la Lune, le flegme avec lequel il prend les missions ratées qui lui font frôler la mort, la colère qui s'empare de lui quand son pote veut parler intimement avec lui... Gosling est parfait, et c'est une piste intéressante pour montrer l'obsession unique d'Armstrong, son caractère purement scientifique. Mais on ne peut s'empêcher aussi de voir devant cette piste une tentative pas très adroite de densifier un personnage qui n'était que fade. On comprend bien qu'un tel caractère peine à faire un film américain qui se respecte, mais en "inventant" des options sentimentales, psychologiques, à Armstrong, Chazelle tombe souvent dans la surexplication, et réalise des scènes lourdement mélo qui n'avaient pas leur place dans le film. Les limite du biopic...

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Mais entre ces scènes maladroites, on ne peut qu'admirer la grande précision et la grande force avec lesquelles les différentes étapes de la conquête lunaire sont décrites. Chazelle nous plonge en immersion dans ces boîtes de conserve que constituaient les fusées de l'époque, et nous fait éprouver réellement les sensations des cosmonautes. Le film est un festival de bruits tonitruants, qui alternent avec les grands silences de l'espace, et on éprouve concrètement l'exiguité des cabines, la panique de voir tel bouton clignoter (le détail très marrant des alertes qui s'allument de partout, et qu'une voix placide ordonne d'ignorer), la proximité permanente de la mort, le côté complètement aléatoire de la mission (l'alunissage se fait presque par hasard, à vue, dans un amateurisme total). Le sommet du film est bien entendu sa dernière demi-heure, le voyage vers la Lune, et Chazelle est présent dans ces scènes-là, montrant à la fois l'héroïsme de ces gusses (pas de chauvisnisme pour autant, l'aventure est humaine avant d'être américaine) et le côté foutraque de l'expédition. Quand la fameuse porte s'ouvre sur l'immensité du sol lunaire, dans un très long travelling silencieux, on éprouve véritablement quelque chose de ce qu'a dû éprouver Armstrong à ce moment-là, et le film retrouve durant quelques instants cette sorte d'abstraction que Kubrick avait trouvée dans 2001 (plusieurs allusions d'ailleurs au film de Kubrick, depuis la musique jusqu'à cette prédilection à filmer des vaisseaux dérivant lentement dans le cosmos). En un mot, First Man est très impressionnant, et on regrette que Chazelle ait cherché à ajouter quoi que ce soit à l'exploit insensé qui consiste à envoyer des hommes dans le vide à bord d'une fusée branlante.

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