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Indéniablement un énorme morceau à attaquer pour le bloguiste de base que je suis. 2001, qu'on aime ou qu'on n'aime pas ce cinéma hyper-maîtrisé, ne peut que bluffer, déranger, épater, et vous laisser les deux yeux grands ouverts pendant les 2h30 hallucinées que dure ce long trip mental à l'intérieur du temps et de l'espace. Impossible de décrocher de ces images lentissimes qui vous entraînent dans leur rythme et leur vision étrange, et au bout du truc on se rend à l'évidence : on a rien compris, mais voilà un chef-d'oeuvre total, visionnaire et hanté, qui, formellement et sémantiquement, a réellement inventé une nouvelle façon de regarder le cinéma. Une oeuvre totale comme il en existe une poignée seulement, où images, sons, dialogues, musique, forment un tout cohérent qui invente des nouvelles formes de récit. Ce que ce tout veut vraiment dire, c'est une autre paire de manches.

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Après un long écran noir qui laisse entendre l'ouverture du space-opera, 1ère partie, sûrement la plus connue. On est à l'aube de l'humanité, et les quelques singes salaces qui traînent là vont faire la découverte qui va changer le sort de leur espèce : Un monolithe noir qui surgit au milieu du désert, qui les fascine d'abord puis leur donne la force d'inventer l'Arme et de décimer les singes d'en face. Le monolithe, qu'on se dit, représente le savoir, l'évolution, l'émancipation, et aussi le début de la violence. Mais au-delà de ça, on est déjà fasciné par la science du cadre et du timing. Kubrick fait défiler une succession de tableaux, muets, parfois simples décors vides, puis pose là-dedans des singes déjà très humains (c'est le seul endroit où on se dit que le film fait son âge), à cheval entre l'extinction et l'avènement de la race dominatrice qu'ils vont devenir. Pas un mot, et pourtant tout est dit, on comprend tout, et même l'insertion de l'élément fantastique, ce grand rectangle noir et lisse, ne casse pas le récit : c'est crédible, fort, audacieux, ambitieux et impeccable. C'est alors qu'apparaît la fameuse ellipse, effectivement super-impressionnante : un os jeté en l'air se transforme en vaisseau spatial sur la musique de Strauss, et on se dit qu'il faut être soit un génie total soit un fou furieux pour tenter ça, et que vu le résultat, c'est peut-être vers le premier statut que tend le gars Stanley.

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2ème partie : c'est le style-Kubrick rassemblé en 30 minutes. Une mission est envoyée vers la Lune où est signalée la trace de ce fameux monolithe enterré, preuve potentielle de l'existence des extra-terrestres. C'est le ballet erratique des immenses vaisseaux dans l'espace, qui semblent perdus dans le vide, monté en parallèle avec ces gens en apesanteur qui flotte dans des immenses salles froides. Kubrick habitue doucement notre regard à perdre ses repères, se joue des cadres en mélangeant les dimensions, un homme peut courir tête en bas à côté d'une femme à l'endroit. Il y a aussi cette façon de filmer les décors d'intérieur qui fait la marque de Kubrick, le cadre qui englobe toute une pièce du sol au plafond en focale courte, avec des profondeurs de champ hallucinantes, et des fausses perspectives superbement mises en relief par ces immenses salles quasi-vides. Il y a cette déshumanisation du jeu d'acteurs, qui jouent comme drogués et échangent façon robots des civilités sans sens. Et il y a ces plans très solennels, dopés par la musique, qui montrent géométriquement des vaisseaux alunir, des sas s'ouvrir, des réacteurs s'enflammer. Quand le responsable de la mission (excellent William Sylvester) arrive auprès du monolithe, le trouble s'installe : s'est-il déplacé, ces singes étaient-ils sur la lune, et où sommes-nous exactement ? Il n'a pas trop le temps de réfléchir à la chose, car le son strident qui en émerge soudain met fin à leur mission. Une manière de rassembler sur quelques secondes toute la longue odyssée qui précède, c'est magistral. On admire aussi l'usage du son, des petits bips ou des gros wwwouff, des réverb sur les dialogues, de l'étouffement de certains bruits à cause de la pression de l'apesanteur.

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3ème partie : un duo d'astronautes convoie des scientifiques en état d'hibernation vers Jupiter, épaulé par le fameux ordinateur HAL. Réputé infaillible, celui-ci va pourtant entamer une série de mutineries qui va donner bien du fil à retordre au gars David Bowman (Keir Dullea, en halluciné aux nerfs d'acier, une présence immédiate). Le combat entre l'homme et la machine, le froid HAL symbolisé par un unique oeil rouge (l'odyssée d'Ulysse et son cyclope apparaissent ici) et le fragile Bowman, est une merveille : on flippe réellement alors que le film ne se départit pas de son rythme très lent, de son implacabilité, occultant même les gros évènements (l'explosion d'un vaisseau par exemple) dans le silence, et augmentant jusqu'à l'angoisse d'autres scènes (le souffle de l'humain qui va réparer une antenne à l'extérieur du vaisseau : une scène à déconseiller aux claustrophobes, on respire véritablement avec lui). Malgré l'effroi que développe cet ordinateur, la scène de son agonie est vraiment dérangeante, un passage très long d'un sadisme raffiné. Dans cette partie, jusqu'à la dernière minute, on oublie le monolithe, on a même l'impression d'un autre film, d'une autre piste explorée par Kubrick, que son film est parti vers autre chose.

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4ème partie, la plus hallucinante et celle qui ouvre l'ensemble à toutes les théories : le monolithe (le revoilà) flotte dans l'espace et le vaisseau perdu de Bowman aussi. Celui-ci va alors rentrer dans un cortex bizarre, et on assiste à 15 minutes d'abstraction pure, un festival de couleurs, de motifs, d'impulsions visuelles que les hippies de 68 ont pas dû trouver dégueulasse. Seul Kubrick (et Lynch dans Twin Peaks) peut se permettre, dans un film si scientifique, si froid, de faire entrer ainsi une forme abstraite dans le champ, et ce pendant si longtemps. On est complètement perdu dans ces couloirs de sons et d'images électroniques, dans ces paysages lunaires filmés en négatif et colorisés, dans ces flashes subliminaux, et on se prend à baver un peu. Quand Bowman arrive enfin au bout de son odyssée hallucinée, c'est pour se retrouver dans une étrange demeure XIXème, où il va faire l'expérience de l'altérité : mis face à ses clones à différents âges de sa vie, il terminera devant la question métaphysique totale : qui suis-je dans l'espace ? quels rapports entre espace et histoire ? le plus long des voyages ne mène-t-il pas en fin de compte à soi-même ? Ce que confirmera le solennel et sublime plan final, un foetus-planète inséré dans la galaxie infinie. La vache. Kubrick se livre à un exercice de grammaire des plans subjectifs, glissant avec maestria du point de vue de Bowman à celui du même plus vieux, dans un montage d'une fluidité extraordinaire. Là aussi, le sentiment est une peur sourde, augmentée par les sons étouffés et la totale perte de tous nos repères. On termine le métrage sur les genoux, par épuisement mais surtout par allégeance à Kubrick, le génie qui a réussi un tel coup de maître, un film aussi pompeux sur le papier et aussi maîtrisé à l'écran. Le Cinéaste avec un grand C.

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