9782859405991,0-1081255Jack London, avant Huxley, avant Albert Londres, avant Thompson, se paye son documentaire en immersion, et invente le gonzo avant l'heure. Il se déguise en pauvre matelot américain sans le sou et s'infiltre dans les bas-fonds de Londres, au milieu des misérables et des indigents, des pous et des quignons de pain rassis, des prostituées et des clodos suicidaires. Le récit qu'il en rapporte est une charge implacable contre les vertus de la politique anglaise, contre les dérives de la civilisation, une attaque en règle contre ce monde qui voit la moitié de sa population mourir de faim dans le caniveau alors que l'autre moitié s'empiffre. Plus d'un siècle plus tard, les choses ont bien heureusement changé, les différences sociales sont effacées et tout le monde est heureux, certes, mais à l'époque quand on était dans la dèche, je peux vous dire que ça se sentait. Méticuleusement, en chapitres bien rangés, le gars décrit le quotidien de ces gens, les asiles insalubres, les menus monotones et insuffisants, les suicides, les nuits affreuses, l'impossibilité de s'en sortir... Le livre est accablant, indigné, désespéré, et humain : on y découvre un auteur au plus près de ce peuple d'en bas, du côté de ceux qui souffrent, dans une préfiguration de ses textes politiques plus tardifs. Certes, London se garde toujours une chambre confortable et un dîner complet à portée de main, et on peut douter de la vérité totale de son livre. Mais il y a un véritable effort à tenter de comprendre et d'aimer ces clodos, et on ne peut douter de sa sincérité. Si le récit est parfois ennuyeux, à cause des statistiques sans cesse répétées, on se passionne la plupart du temps pour ce reportage au plus près, découvrant l'horrible destin de ces petits personnages broyés par le progrès, et c'est dans l'anecdote, dans le détail, que London arrive à toucher vraiment son sujet, plus que dans les grandes considérations socialistes un poil trop lyriques : dans cette liste de délibérés de tribunal, par exemple, où l'injustice est criante (tu bats ta femme, tu prends 2,20 francs d'amende ; tu voles une pomme parce que tu vas mourir, 6 mois de trou), ou dans ces récits de destins brisés à cause d'un accident du travail, ou dans cette relation précise d'une nuit passée dehors. London accompagne son texte de photos très pudiques, prises par lui, souvent en plan lointain et général, témoignage d'une époque, d'un milieu, portrait à distance d'un peuple oublié de tous. Le chapitre le plus effrayant est celui où les pauvres assistent au défilé du Couronnement de la Reine, et hurlent de joie devant les beaux habits et les carrosses d'or, alors qu'ils n'ont même pas de quoi manger.  Un livre de douleur et d'indignation.