9782081414433,0-4317473Livre 1 : Hosannah, Alleluia, et Hare Krishna. On n'y croyait plus, après plus de dix ans d'absence, mais voilà le grand retour de Grégoire Bouillier en littérature, et c'est peu de dire que la nouvelle nous replonge en adolescence et en joie. Surtout qu'il s'agit d'un retour qui ne fait pas dans la discrétion : 900 pages pour ce premier volume, qui n'est encore que la moitié du projet, police 4, une densité impressionnante, alors que le compère nous avait plutôt habitués à de petits ouvrages. Il fallait bien pourtant ces deux lourds volumes pour épuiser le projet, qu'on ne fait que commencer à entrevoir dans ce premier tome : il s'agit ni plus ni moins que d'épuiser la totalité de ce qu'il y a à dire sur un amour malheureux. Le gars a eu effectivement l'heur (ou le malheur) de rencontrer M, jeune femme fatale et riche, et d'en tomber raide dingue ; passion qui va se solder malheureusement par un échec, accompagné de mille et une frustrations, humiliations, coups du destin et renoncements qui vont constituer la sève minutieusement annotée du Dossier M. Par la bande, on devine un projet plus secret et plus douloureux : tenir compte du suicide d'un ami, qui ne serait jamais arrivé si Grégoire était sorti avec M et n'avait pas couché avec la femme du mort, etc. Autrement dit, un battement d'aile de papillon dans le coeur secret d'un homme peut déclencher une tempête à l'autre bout de la vie d'un autre.

Bouillier est un gars d'aujourd'hui : entendez qu'il habite dans un monde qui a connu les années 70 avec Zorro, puis les années 80 avec Dallas, et ne s'en est jamais remis. Il se sert de ce bagage culturel (et de beaucoup d'autres, de la pub au goût pour l'argent, en passant par La Cérémonie de Chabrol) pour attaquer de biais son sujet, pour faire de son histoire d'amour malheureuse le résultat d'un terreau social, culturel, intellectuel commun à tous. Cette histoire ne dure qu'une poignée de mois. Et pourtant, Bouillier en scrute chaque seconde, en fouille les implications, les sources, les résultats, avec une acuité et une précision renversantes. Le livre déborde de partout, exagère à n'en plus finir. C'est aussi qu'il s'agit là d'une sorte de méta-récit, qui questionne la nature même de l'objet livre : à quoi ressemble un livre aujourd'hui ? le format classique peut-il être dépassé, questionné ? Pour encore plus de brouillages de pistes, le gars ajoute des textes et des documents sur un site web. Autrement dit voilà un projet à la fois très intime et pharaonique. Qui n'épargne pas son auteur ni son entourage : le compère dit tout, le dit franchement, ne nous épargne aucune de ses petitesses et ridicules, et relève franchement aussi celles du camp adverse. Sa rupture avec une certaine S (suivez mon regard du côté des plasticiennes contemporaines), ses phobies, ses obsessions, ses vilenies, se mélangent avec des pages sociales ou politiques, psychologiques ou rêveuses. Il en sort un véritable magma de mots qui tentent d'exorciser une simple histoire, une avalanche de phrases courtes alternant avec de longs et denses paragraphes, remplis de citations, de répétitions (ça fait partie du jeu, il importe de répéter autrement les mêmes choses pour les attaquer par tous les biais, comme Thomas Bernhard), de minuscules pensées poétiques ou drolatiques. Car cerise sur le gâteau, le livre est très drôle, par son projet même mais aussi par le regard que Bouillier pose sur la société et ses motifs : d'un sérieux de sociologue et en même temps d'une finesse d'esprit réjouissante. Vous l'aurez compris : je suis emballé par ce premier tome, et j'attends le suivant avec des petits tics nerveux au coin des lèvres... (Gols - 30/08/17)


9782081414594,0-4690635Livre 2 : M, suite et fin, et fin... La belle est partie se marier après une scène amère, tout est fini pour notre bon Grégoire, et tout ne fait que commencer. Sa rupture avec M marque le début d'une ère de désespoir, parfois dépressif, parfois halluciné, parfois hanté, parfois paranoïaque, parfois lucide, mais qui donne toujours lieu à des pages sidérantes de plongée en soi-même. On constate ici, encore plus que dans le premier tome, la somme de mauvaise foi parfois déplaisante, d'auto-dérision, de masochisme et à la fois de bravoure et d'honnêteté qu'il a fallu à Bouillier pour pondre ces 900 pages. Le bougre s'autorise tout, ne s'interdit rien, quitte à endosser le mauvais rôle, celui du fou, de l'obsédé, du phallocrate, du sauvage, de l'isolé. Les digressions, qui font 40 pages et s'intéressent à tous les domaines (photo, cinéma, littérature, anecdotes personnelles, sport, ...), constituent la chair de ce livre, qui ne raconte au final pas grand-chose et qui raconte l'essentiel : comment se débarrasser d'une obsession amoureuse, quels biais s'autorisent l'imagination et la littérature pour venir à bout d'une histoire ? Bouillier raconte dix ans d'errance intellectuelle et physique, dix ans qui furent le résultat de ces quelques semaines d'amour (même pas consommé !) avec M. Si le livre est très drôle quand il décrit les activités plus ou moins honteuses du gars pour occuper le temps (jouer à des jeux vidéo ou au poker, regarder des pornos, accomplir des missions absurdes qu'il s'impose comme des devoirs, vider des verres au bar du coin et en ramener pas toujours très glorieusement des filles), le récit se teinte d'une grande noirceur quand il aborde des rivages beaucoup plus sulfureux : l'obsession du gars pour cette fille vire à la folie pure quand il la voit partout, quand tous les signaux que lui envoie l'existence concourent à la faire renaître par un biais ou par un autre ; toute la fin du livre, où il démontre avec une logique de dingue que M n'est que le résultat de ses amours d'adolescent, fait même froid dans le dos : il montre un enchaînement de choses que lui seul est capable de voir et de prouver. Cette folie l'amènera au coeur du récit, qui n'est la narration d'un échec amoureux que par la bande, mais qui ne parle en fait que d'une chose : le tortueux chemin qui a conduit au suicide de Julien. Il a fallu l'obsession mi-sérieuse mi-joueuse autour de M pour qu'un homme se pende... résultat pitoyable et assez effrayant que Bouillier constate avec un dégoût profond...

C'est peu de dire que Le Dossier M est immersif : on plonge dans ce livre tête baissée, et on en ressort des dizaines d'heures plus tard, lessivé, secoué dans tous les sens. Par l'érudition de ces pages (magnifiques théories sur Glenn Gould, sur la maison de Dutroux, sur la fièvre du jeu), mais aussi par la montagne de douleur qui se dresse devant nous, douleur d'autant plus effrayante qu'on ne la partage pas. Car après tout, son histoire avec M semble bien banale, tout le monde a vécu des histoires d'amour foireuses ; mais c'est ce qu'il en fait qui transforme cette "petite anecdote" en folie, sa façon de la voir, son ressassement infini sur elle. On a l'impression d'être directement connecté avec le cerveau en fusion de Bouillier, complètement entraîné par la cascade irrépressible de mots qui nous tombent dessus. Le gars revendique ici un droit à l'improvisation, s'en targue même en affirmant ses tentatives de retrouver quelque chose de la musique improvisée dans son texte, et ne s'interdit pas la longueur, la répétition, l'ennui, qui ont fait aussi partie de son purgatoire amoureux. Il y a, c'est sûr de longues plages difficiles à passer, où son cerveau tourne en rond ; il y a même des passages moins convaincants, comme ce long chapitre sur Sophie Calle qui ressemble à un règlement de comptes aux bras un peu courts et qui n'a rien à faire dans ce livre. Mais ça fait partie du projet : tout dire, tout accepter de ce qui concerne M, depuis un graffiti dans les chiottes jusqu'à une symphonie composée à partir de ses taches de rousseur, depuis une vieille clé trouvée par terre jusqu'à une séquence du Lauréat, montrer que tout s'attache à l'être qui vous manque quand il vous manque. Un livre en tout cas qu'on ne veut pas quitter, qui vous accompagne pendant des heures comme un ami, qui vous obsède et vous énerve : une cure pour Bouillier, on le comprend à la fin, et un grand livre douloureux et intense pour le lecteur. Moi je dis que c'est ça que je recherche en littérature...   (Gols - 06/02/18)