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La Kawase qu'on a aimée semble bel et bien morte depuis deux films : après les oecuméniques Délices de Tokyo, voici le mélodrame sensible pour public de ciné-clubs, ce qui n'est guère mieux. C'est guère plus folichon, et on pleure la cinéaste si audacieuse d'autrefois, mais on relève quand même que Vers la Lumière possède quelques belles qualités qui valent quand même le détour, même si on est loin de la satisfaction. Le film raconte en quelque sorte trois trames qui s'imbriquent les unes dans les autres : le difficile labeur d'une jeune femme pour arriver à trouver les mots justes à placer sur un film pour en exprimer la quintessence (elle est "commentatrice de films" pour les aveugles) ; sa relation trouble avec un photographe grincheux qui devient peu à peu aveugle ; et, plus discrètement, ses relations avec sa mère, devenant folle peu à peu.

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Des trois histoires, c'est la première qui intéresse vraiment. Voilà un sujet peu ou pas abordé au cinéma, et qui est pourtant un sujet en or. La jeune fille bute sur un vieux film, et notamment son dernier plan : comment rendre par les mots, sans être subjective, sans être lacunaire, sans commenter l'émotion, sans l'effacer pour autant, la subtilité des nuances d'un plan ? Le film raconte magnifiquement ça : trouver les mots justes pour une émotion. Par petites touches, comme des haïkus, Kawase arrive à filmer l'ineffable, l'intraduisible. Elle utilise le visage de ses comédiens aveugles pour tenter d'exprimer les infinies subtilités de l'émotion, induite par les mots. La jeune fille parviendra, dans la scène finale, à trouver le mot exact pour traduire l'émotion, et on sent ce que le projet de Kawase a d'ambitieux : traduire le cinéma en mots, ou la poésie en images, dans une sorte de va-et-vient subtil qu'elle arrive très bien à filmer. Cette partie-là du film est très belle, depuis les séquences de tests avec des non-voyants et les intenses discussions qui en résultent jusqu'aux errances de l'héroïne dans les collines pour tenter de verbaliser ses émotions, d'exprimer la lumière ou la couleur.

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Moins passionnantes, malheureusement, sont les deux autres voies que choisit le scénario. Les relations avec l'aveugle (le pourtant talentueux Masatoshi Nagase) sont bien lourdement induites, et on ne croit pas à cette histoire appuyée de photographe qui perd la vue, trop symbolique, trop "jolie" pour être vraie. Et l'histoire avec la mère, qui aurait pu donner de belles scènes mélodramatiques, est trop vite brossée pour convaincre. Kawase est un peu empêtrée dans ses histoires d'amour et de filiation, préférerait de toute évidence rester dans son histoire de cinéma mais cède aux caprices du scénario à tout prix. Du coup, des scènes répétitives ou inutiles ou carrément maladroites arrivent régulièrement dans le film. D'autre part, la mise en scène est faite de choix curieux : pourquoi rester toujours à 2 centimètres des acteurs, rendant le film étouffant, alors que le sujet aurait nécessité de la nature, du décor, du plan large ? Le film nous dit qu'il faut lever la tête, que "la pire chose est de voir les choses qui sont sous son nez, et de savoir qu'elles vont disparaître" (le mantra du film), et pourtant ne filme que très peu le monde, la vie, restant dans les petites affaires de son actrice, comme enfermé. Les quelques plans, dans la dernière partie, où Kawase lève le nez et regarde la forêt, la montagne, le souffle du vent dans les arbres, sont pourtant ce que le film a de plus beau (on reconnaît la cinéaste "minérale" qu'on aime). Les choix de la dame sont bien dommageables à un film raté de tous les côtés, mais qui contient quand même, ça et là, sa part de beauté secrète et d'intelligence.