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C'est à reculons que je rentrais dans la salle, ce qui n'est pas pratique avec des portes battantes. Je m'attendais à un millième film du monde sur le conflit israelo-palestinien, pas très sexy a priori. Or, Une Semaine et un jour ne parle absolument pas du conflit israelo-palestinien, ce qui est une gageure. A la place, on a droit à une comédie non seulement fun et très bien écrite, mais aussi profondément juste et touchante, portrait d'un homme (et d'une femme) en deuil qui s'en sort comme il peut. C'est donc à l'endroit que je quittais la salle, hurlant les louanges de ce réalisateur qui fabrique un petit film pudique et supra-intelligent, tout en n'oubliant pas au passage de nous faire bien marrer, et même de nous faire verser la petite larme de rigueur.

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On est à la fin de la semaine de deuil traditionnelle qui marque la mort d'un être, en l'occurrence le fils de Eyal et de Vicky. Un drame impossible à surmonter et que chacun d'eux affronte avec ses pauvres armes : elle est plutôt mutique, accrochée coûte que coûte à ses habitudes et à son travail ; lui, fait n'importe quoi : il fume de l'herbe, recueille des chatons, sympathise avec son glandeur de voisin, joue au ping-pong, gifle sa voisine, dans une espèce de désordre angoissé qui colle bien avec son caractère de merde à la Moretti. Mais, chacun de leur côté, ces deux malheureux finiront par trouver une forme d'apaisement, par faire la paix entre eux et avec cette mort insupportable. Ça pourrait être lourdement démonstratif, mais l'intelligence de Polonsky à la mise en scène et à l'écriture déjoue tous les pièges : chaque action insensée et puérile de ce quinquagénaire est juste, chacune est pardonnable, et on se rend compte peu à peu que la mort du fils déclenche une sorte de renaissance à lui-même qui lui était nécessaire. La première partie du film est simplement sur la comédie, et on se marre doucement en voyant les acteurs faire leur petit numéro subtil d'amuseurs publics. On a droit par exemple à un morceau d'air-guitar filmé dans la longueur, rendu d'autant plus ridicule qu'il nous faudra le subir jusqu'au bout, ou à un long plan-séquence sur le héros jouant aux dames avec son voisin... Pas grand-chose, pas de gros gags, mais une façon très délicate de faire sourire, de mettre en valeur la souffrance de cet homme par le détail drolatique qui l'éclaire. La misanthropie du bonhomme, sa mauvaise foi, ses crises d'immaturité, tranchent avec la sorte d'abandon de sa femme (excellente Evgenia Dodina), elle beaucoup plus rentrée. La larme qui coule sur sa joue dans un travelling sidérant sur son visage est une des plus belles choses de l'année, un plan laid et ridicule qui frappe par sa justesse.

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La deuxième partie se teinte d'une sorte de farce funèbre et de drame qui met en valeur la première. Le gars s'eclipse avec son voisin dans un hôpital, puis dans un cimetière, et Polonsky s'amuse à marcher sur le fil de la farce sur la mort. Deux scènes marquent dans cette partie : celle d'une opération pour rire effectuée par les deux personnages et une petite fille sur une cancéreuse, où Polonsky filme au plus près des mains qui s'activent, de graciles gestes de réconfort, des visages aussi interloqués que souriants, accompagnés par une musique à vous tuer le coeur ; et ce décrochage vraiment grandiose, sur un personnage secondaire : alors qu'une oraison funèbre se déroule, on assiste à une scène complètement déconnectée du reste, où toute la douleur de cet homme se retrouve concentrée sur une merde de pigeon qui tombe sur son pare-brise ; une idée à la Raymond Carver, pas moins, qui finit de vous clouer. Quelques plans du film restent en tête, comme cet homme qui court entre les tombes avec son air affolé, ou comme le dernier plan, renversant de douceur. C'est pas souvent qu'on emploie ces mots sur Shangols, vieux briscards insensibles qu'on est, mais le fait est : voilà un grand moment qui vous réconforte avec la vie, un grand film de consolation.