origineBernhard revient encore et toujours à sa détestation de l'Autriche ; ça pourrait lasser, mais on jubile à chaque fois devant le mépris et la colère qui émanent de ces mots violents, nihilistes et rageurs. Cette fois, il concentre sa colère sur Salzbourg, la ville des premières années, à travers deux temps : la fin de la deuxième guerre, quand la ville est pilonée par les tirs des avions ennemis, et qu'il doit se réfugier dans les abris et constater la destruction en marche ; et l'inscription au lycée, qui de national-socialiste est devenu catholique sans qu'il y voie la moindre différence de mentalité. Les deux fois, c'est la même indignation : ses contemporains sont des ânes, incultes et méchants, insensibles et brutaux, entassés comme une masse bovine dans les abris anti-aériens ou dans les salles de classes, et qui nient par leur ignorance toute la beauté du monde. Salzbourg, c'est aussi un berceau de culture, la ville de Mozart, ce qui rend son amertume encore plus profonde : pour lui, la destruction de la cité équivaut à la destruction de la Beauté ; et si son âme nihiliste jubile presque parfois devant cet anéantissement d'une part de l'humanité (surtout compte tenu de son anti-fascisme, le seul personnage positif de ces mémoires étant son grand-père communiste), il y a aussi une sorte de stupeur devant l'effondrement d'une civilisation qu'il considérait comme belle, celle de l'Art et de la Connaissance. Avec comme seule issue possible, le suicide, auquel le jeune Bernhard songe inlassablement pendant ces années dans un cagibi où il s'enferme pour jouer du violon ; la mort imprègne les pages, celle de la ville, celle des âmes, celle de la beauté, et celle de l'auteur lui-même.

Comme toujours, l'écriture est hallucinante. On a beau connaître par coeur la "méthode Bernhard", ces répétitions inlassables pour fabriquer des rythmes lancinants, cette façon de revenir éternellement sur la phrase pour la paufiner, la tailler, l'attaquer par d'autres biais, cette montagne d'insultes, ces longues pages privées de paragraphes qui semblent remplies jusqu'au bord de noirceur, on est toujours épaté par l'audace du gars, par sa complète absence de concession, par la puissance des mots (qui induit souvent le comique, le gars ne s'exemptant pas lui-même de sa propre ironie). Superbement traduite, cette prose confine à la mélopée poétique, mais une poésie qui refuse toute idée d'esthétique : il n'importe que d'appuyer sans cesse où ça fait mal, d'exorciser cette haine de son lieu d'enfance (et de son enfance tout court) par l'épuisement des mots. On sent Bernhard proche de l'extinction de voix à la fin, tant son livre est une longue gueulante ; et nous, on est à bout de souffle.