187941_gfQuand on connaît un peu le style de la Maison Bernhard, on n’est pas étonné par Le Naufragé : même colère, même mauvaise foi, et surtout même écriture qu’on reconnaît à 10 kilomètres. Comme à son ordinaire, le bon vieux styliste misanthrope creuse jusqu’à l’évidement ces répétitions inlassables, pour en faire une sorte d’immense partition dégoûtée et obsédante dont il a le secret : prenez une phrase, même banale, écrivez-la noir sur blanc, puis creusez-la, revenez-y, pétrissez-la en changeant à chaque fois un seul mot, une expression, un rythme ; vous obtenez une litanie en forme de spirale qui vous attire irrésistiblement dans sa musique, même s’il s’agit d’une traduction (remarquable, d’ailleurs, au passage). C’est encore une fois fascinant de regarder le travail du style chez Bernhard, cette sorte de work-in-progress obsessionnel qui n’arrête sa course que quand l’équilibre est trouvé, qui ne suspend sa progression quasi-autiste que quand la pensée est très exactement formulée. On a l’impression (fausse, bien sûr), que Bernhard garde tout, phrases faibles comme phrases parfaites, faisant apparaître les brouillons comme les réussites, ce mélange constituant l’essence même de son style. Chaque phrase vient annuler la précédente, tout en la perfectionnant. Ca fonctionne toujours aussi bien.

 

Cette fois, cette écriture est mise au service d’une réflexion sur un épisode de la jeunesse de l’auteur. Quand il était étudiant en musique, il a côtoyé deux personnages capitaux : d’une part, Glenn Gould, dont le génie a poussé Bernhard à renoncer au piano, convaincu qu’il avait trouvé là la perfection qu’il ne pourrait jamais atteindre ; de l’autre, Wertheimer, ami virtuose lui aussi terrassé par la grandeur de Gould, et que le renoncement à l’art conduira jusqu’au suicide. Sous de faux airs d’essai sur Gould (essai qui ne verra jamais le jour, énième variation sur l’échec dans l’œuvre de Bernhard), c’est surtout la thématique du renoncement qui est creusée : comment reconnaître qu’on ne sera jamais un génie ? En saccageant son talent dans un grand ricanement cynique, posture de Bernhard lui-même qui va jusqu’à offrir son piano à une pauvre élève tâcheronne et en jubilant de l’écouter assassiner Bach ; ou en s’enfermant dans l’amertume et en renonçant à la vie, comme le fit cet ami disparu. Le texte, littéralement hanté par l’échec, la mort, le dégoût du monde, se situe à l’instant de l’enterrement de cet ami : Gould a disparu, Wertheimer s’est suicidé après une existence affreusement amère, et l’auteur est seul, jetant sur tout (la Suisse, l’Autriche, la virtuosité, les auberges, les femmes, les bourgeois, les prolos, les enterrements provinciaux et le sexe) un regard horripilé et désabusé qui impressionne de nihilisme. On peut être agacé, à force, par cette posture sans pitié qui ferme tout horizon ; mais on peut aussi y voir l’archétype de l’humour de Bernhard, un humour certes froid et particulier, mais qui fait son effet si tant est qu’on aime la mauvaise foi (ce qui, chez Shangols, est un mot d’ordre). Rien de nouveau sous le soleil bernhardien, non, et on peut même préférer d’autres textes du gars, comme Béton ou La Cave ; mais une nouvelle fois, une musique entêtante qui fonctionne à mort, mise pour le coup au service d’un hommage précieux à Gould. Nécessaire, donc.