thomas-bernhard-goethe-se-mheurtPlaisir d'esthète, comme d'habitude, de se frotter à la mauvaise humeur bernhardienne, archétype de la détestation, de la mauvaise foi et de la colère qui se drappe des plus beaux effets de langue possibles. Bernhard, on le sait, est le maître pour dézinguer son époque, ses contemporains, sa culture, son Autriche, sa famille, son propre style et tout ce que Dieu a jugé bon de placer sur Terre dans l'unique but de le tourmenter. Les quatre récits de ce recueil sont le meilleur exemple de cette veine toute de misanthropie. A la fois ravageurs et très drôles, ils sont un énième retour de l'auteur sur tout ce qu'il déteste. Le premier texte est le plus marrant, remettant les pendules à l'heure avec un esprit quasi-punk sur les derniers jours de Goethe ("Goethe crève" pourrait être la traduction de son titre) : pathétique, minable, contradictoire, le maître est un despote agonisant au milieu d'une cour de flatteurs asservis à la moindre de ses fantaisies, jaloux et vénaux, et sa fameuse dernière phrase ("Clarté grandiose") se change en "J'ai eu ma dose" : brillant, ricanant comme un démon, Bernhard assassine avec une évidente jubilation l'icône allemande. Aucun respect.

Beaucoup aimé également le troisième texte, "Retrouvailles", déclaration de mépris à celui qui fut un grand ami d'adolescence, un complice en art et en promenades. Toujours aussi cruel, Bernhard solde même le sacro-saint sentiment de l'amitié et frappe là où ça fait mal : dans la nostalgie rance et les rapports humains. Il le fait avec ce style impressionnant fait de très longues répétitions des mêmes phrases, comme s'il fallait à chaque fois repréciser les termes, comme si la langue était impuissante à exprimer toute la rancoeur qui habite le compère. Ca donne un style à la fois érudit et expérimental, désuet et hyper-moderne. La famille en prend pour son grade, et il lui suffit de décrire la couleur d'un bonnet de ski porté par les siens pour que s'exprime toute son exécration. Un texte pour le coup sans humour qui rappelle les grands romans du maître (Le Neveu de Wittgenstein, surtout).

Les deux autres textes sont eux aussi parfaits : l'un excelle à mettre des mots sur le seul état qui paraît un peu enviable à l'auteur, la solitude, et exprime enfin un attachement, celui à Montaigne, en tant que remède pour lutter contre la famille ; l'autre est encore une fois un reniement du passé très amer et violent. Un livre implacable et superbe, donc, pour peu qu'on soit habité de temps en temps par le mépris du monde.