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Mon enfant intérieur me réclamait un film de Noël, voeu exaucé, petit. On y est en plein avec It's a wonderful Life, niaiserie sucrée à l'excès mais en même temps magnifique mélodrame qui vous laisse ruisselant de larmes, déification du modèle américain mais en même temps satire amère imprégnée de suicide et de crise financière, comédie enjouée mais en même temps drame assez poignant. Il y a tous les sentiments du monde dans ce film, des plus rébarbatifs (c'est mielleux et bien-pensant) aux plus précieux (c'est tout simplement parfait au niveau de la balance des émotions), et vous me voyez au final assez emerveillé, même après les nombreuses visions qui jalonnèrent ma palpitante existence.

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Notons quand même qu'il faut avoir le goût du bénitier pour adhérer complètement au scénario. Il y est question d'un brave gars qui a consacré toute sa vie aux autres, les autres étant cantonnés dans sa petite ville de naissance de laquelle il n'a jamais pu s'extraire malgré ses rêves d'ailleurs. Mais, marqué par les dettes (le gars a bon coeur et pas le sens des affaires), tourmenté par ses rêves enfuis, notre héros envisage d'en finir. Un bon ange rondouillard va donc lui être envoyé directement des Cieux pour lui prouver que son existence est indispensable à la beauté du monde, et que sans lui tout ne serait que chaos. C'est joli, mais ça donne un ton hyper-américain qui fait parfois grincer des dents. Eloge de la communauté (dans tout ce que ça comporte de nationalisme un peu rance), glorification des petites gens modestes érigées en héros face aux méchants qui nous gouvernent avec leurs dollars-berk-caca, sanctification du self-made-man, et surtout goût immodéré pour le sacrifice, Capra n'y va pas avec le dos de la cuillère pour sanctifier le Rêve Américain dans toute sa splendeur. Même si tout ça est teinté d'une "noirceur sociale" qui pointe parfois le bout de son nez (on sent que la guerre vient de se terminer, et que les désillusions de 1929 ne sont pas oubliées), la vision du monde parfait selon Capra ferait presque froid dans le dos. Il y a un côté Twilight Zone dans ce portrait d'une communauté entièrement composée de gens souriants et gentils (heureusement que l'immonde Potter vient faire tache sur la blancheur de la nappe), et on ricane un peu devant l'utopie benie-oui-oui à laquelle rêve le gars Frank.

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Mais franchement, on s'en cogne un peu, tant ça fonctionne parfaitement. Capra est le meilleur pour vous faire passer d'une émotion à une autre, pour vous trousser une petite saynète croquignolette (le dialogue nocturne entre les deux amoureux, magnifique ; leur déclaration sublime par téléphone interposé, la plus belle scène de Capra, la plus belle scène d'amour du cinéma américain) pour mieux enchaîner avec un drame pur, pour vous faire sourire derrière le rideau de larmes. C'est non seulement que c'est bien écrit (les dialogues sont des merveilles), mais surtout qu'au niveau technique, c'est irréprochable. Tout est sublime, de la direction d'acteurs à ce noir et blanc qui vous replonge immédiatement en enfance, du montage dynamique aux mouvements de caméra, aussi discrets qu'élégants. Certaines scènes, comme cette course en luge, comme ce final tonitruant, comme cette splendide séquence entre un enfant et son patron qui vient de perdre son fils, comme ce rapport au père évoqué par le simple emplacement de la caméra (elle est sur Potter et l'enfant, occultant la proie en hors-champ) vous restent en tête à jamais. Même si le film a un petit tunnel à mi-chemin, avec cet épisode longuet sur fond de crise financière, on applaudit devant l'équilibre miraculeux de chaque scène l'une par rapport à l'autre, par l'homogénéité de la mise en scène. Que dire, en plus, de James Stewart, aussi convaincant en jeune homme qu'en homme mûr, et qui semble porter sur ses épaules le poids de ses rêves reniés ? Il amène à lui seul toute l'émotion principale du film, qui parle en fait des illusions perdues, de l'impossibilité de quitter son milieu social, du nécessaire et implacable renoncement de l'existence. Le film est brillamment optimiste, mais porte en lui grâce à l'acteur, cette noirceur désespérée qui fait tout le sel du bazar. Au final, un trésor.