untitledVoilà le genre de livre qui me suit depuis mon enfance, que j'ai dû lire 5 ou 6 fois, et qui, à chaque fois me transporte plus que de raison. Jerry Chien des Îles est un miracle, un chef-d'oeuvre, qui sait justement faire le pont entre la fantasmagorie de l'enfance, avec ses créatures inquiétantes, ses rêves baudelairiens de voyages exotiques, sa douceur de personnages, et la dureté de l'âge adulte, avec sa métaphysique puissante et sa violence constante. Qui, à part London, pourrait réussir à raconter, à travers les pérégrinations d'un épagneul dans les îles, l'angoisse de mourir, le mystère d'être au monde, la nécessaire brutalité dont il faut s'armer pour affronter la vie, l'incessante violence des hommes ? Sous ses allures de petit conte, ce livre est à chaque paragraphe une merveille de justesse (malgré la traduction bancale de Claude Gilbert dans ma collection, Bouquins), non seulement dans l'effort que met London à toujours rester à l'intérieur de la tête de son chien, mais surtout dans l'extraordinaire puissance qu'il sait subitement amener au sein de la plus classique scène exotique. J'avais oublié combien London pouvait être ravageur et rude ; voilà qui me rassasie pour longtemps.

Jerry, donc, petit chien de bourge blanc, est embarqué sur un bateau plein d'esclaves noirs pour une ch'tite croisière en pays cannibale. D'où moult aventures, forcément, qui passent par un maître aimant mais éphémère, un chef de tribu d'une cruauté infinie, un sorcier aveugle, un couple à la Somerset Maugham, 11000 combats à mort, 17 tempêtes mortelles et 35 tortures subtiles. Jerry est au départ un "chasseur de nègres" (on ne s'embarrasse pas de pincettes dans le vocabulaire de London, qu'il faut re-situer quand même : 1915), et le restera jusqu'au bout, classant les hommes en une hiérarchie stricte : les Dieux (blancs), les demi-dieux (blancs), les sans-intérêt (noirs gentils) et les ennemis (noirs méchants). On tique sur ces paragraphes-là, ne sachant pas trop ce que London pense de cette situation. Peu à peu pourtant, Jerry apprend à nuancer quelque peu son jugement, découvrant que certains noirs peuvent avoir une nuance de sensibilité et d'intelligence. Même London, dans un premier temps, semble pencher du côté du colon fier de lui, décrivant les coutumes des indigènes au mieux avec ironie, au pire avec dégoût.

Mais peu à peu, le livre se teinte d'une nuance de couleurs passionnante. On découvre chez ces cannibales sans pitié une angoisse métaphysique imprévue (la sublime scène où le chef contemple les têtes arrachées de ses ennemis pour y découvrir le mystère de la mort) ou une façon directe d'aborder l'existence (le sorcier qui invente un langage primitif pour parler au chien). L'humanité est complexe, infinie, variée, et London, avec son héros, nous en fait découvrir la misère et la grandeur avec un amour de l'Homme immense. Surtout, il donne l'impression de demeurer du côté de Jerry, comme si tout était vu à travers son regard à lui, dans toute son innocence. Les descriptions des comportements du chien sont géniales, précises, justes, touchantes. Jerry est certes un chien sur-intelligent, mais London évite toujours d'en faire un humain : il touche à l'essence même de l'animalité, et la place face à une humanité tout aussi douloureuse et impuissante. Les chapitres qui décrivent la douleur de Jerry de perdre un maître aimé, ou au contraire d'aduler un nouveau maître, devrait convaincre n'importe quel ami des toutous qui se respecte. Ceux qui décrivent la rapidité de la mort et son inéluctabilité devrait convaincre n'importe quel ami des hommes. Finalement, le racisme de la trame se fait complètement oublier devant la grandeur du monde tel que le décrit London : Jerry Chien des Îles est un grand livre sur la mort, l'exil, la solitude, l'incommunicabilité et la beauté du primitif. Et pour finir de vous convaincre que ce livre est beaucoup plus qu'un roman pour enfants : ""Lui-même, chose solide, vivante et substantielle, qui possédait un poids et une dimension, une réalité irrécusable, se déplaçait dans l'espace et le lieu de l'être, concret, dur et vif, convaincant, un absolu de quelque chose entouré par les ombres et les obscurités de la fantasmagorie changeante du rien."